Boucheron, l’ovni de la joaillerie

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Boucheron, l’ovni de la joaillerie

Capturer les jeux de lumière, encapsuler un morceau de ciel, autrement dit exploser les codes de la Haute Joaillerie. Chez Boucheron, on donne Carte blanche à l’impossible. Interview croisée de Claire Choisne, directrice des créations et d’Hélène Poulit-Duquesne, CEO, les gardiennes de l’esprit pionnier de la maison.

Que souhaite-t-on défendre lorsque l’on travaille au sein de la maison Boucheron ? Sa tradition, son innovation ou son audace ?

Claire Choisne : Tout cela à la fois ! J’essaye de perpétuer la philosophie de Frédéric Boucheron : la liberté de créer. C’était un homme extrêmement innovant, à la fois par les techniques utilisées, mais aussi par les matériaux inattendus en Haute Joaillerie ; comme l’association du cristal de roche et des diamants qui était très novatrice à son époque.

Hélène Poulit-Duquesne & Claire Choisne

Justement, en juillet, la maison Boucheron a présenté 25 pièces de la collection Carte blanche Holographique. Un travail sur la lumière et la couleur qui réinvente les codes de la joaillerie, tant par le choix des matériaux que l’utilisation de techniques issues de l’aéronautique.

C. C. : Je les aime toutes, mais le collier Holographique, pièce maîtresse de cette collection, exprime parfaitement l’émotion que je voulais provoquer. Il est sans doute aussi celui qui a représenté le travail le plus important. Je voulais que ses couleurs évoluent à l’infini en fonction de la lumière et de l’angle depuis lequel on le regarde.

Certaines pièces ont exigées plus de 600 heures de travail à l’atelier. Pouvez-vous nous raconter la genèse d’une pièce de cette collection ?

C. C. : Il était impossible de réaliser en dessin le résultat que je souhaitais obtenir. Dans un premier temps, nous avons donc créé une maquette avec des lamelles de plastique transparent et cherché une façon de les relier entre elles pour en faire un véritable collier. L’idée nous est ensuite venue de l’éclairer avec le flash d’un smartphone et d’utiliser les ombres projetées pour concevoir la structure du bijou. L’atelier a ensuite taillé de très fines tranches de cristal de roche, d’environ 2 millimètres d’épaisseur, recouvertes de dix couches d’un revêtement holographique développé par Saint-Gobain ; que nous avons reliées entre elles par des diamants. Nos ateliers ont fait un travail absolument extraordinaire pour réaliser ce collier souple, léger et totalement flexible !

À qui s’adressent ces pièces hors du commun imaginées aussi bien pour les hommes que les femmes ?

C. C. : La Haute Joaillerie est vraiment une question de coup de cœur entre une pièce et une personne ; c’est pourquoi nous ne destinons pas nos pièces à un genre ou à un pays en particulier. Nos collections Carte blanche s’adressent surtout à une clientèle audacieuse, sensible à l’approche créative et à l’émotion que procure un design très fort ; comme on peut l’être devant une pièce d’art contemporain.

En 2020, vous aviez déjà créé la collection Carte blanche Contemplation dans laquelle vous utilisiez l’aérogel, un matériau utilisé par la NASA qui a les mêmes propriétés que le ciel, encapsulé dans du cristal de roche parsemé de diamants. Comment vous est venue cette idée inouïe ?

C. C. : Toutes nos collections Carte blanche commencent par un de mes rêves. Pour ce collier Goutte de ciel, il s’agissait d’encapsuler un morceau de ciel et d’offrir à la femme la possibilité de le porter pour toujours. Trouver le bon matériau pour exprimer la beauté des cieux était un vrai défi pour mon équipe et pour moi. Nous avons commencé par réfléchir à ce qu’est le ciel, à ce qu’il représente et comment il se définit : la couleur ; l’évanescence ; la légèreté. Nous avons finalement découvert l’aérogel, un matériau très mystérieux, extrêmement léger composé à 99,8 % d’air et de silice, qui présente la plus faible densité au monde !

Quelle recherche et développement a-t-elle nécessité ?

C. C. : Tout le travail a consisté à sculpter et à protéger l’aérogel. Comme il est insculptable dans sa forme naturelle, il doit d’abord être coulé pour devenir solide. C’est en coulant le matériau dans sa forme liquide dans des moules en métal que nous avons pu extraire la goutte rigide d’aérogel ; avant de l’enchâsser dans deux coquilles de cristal de roche. Cette opération nous a demandé une très grande précision car l’aérogel ne supporte pas l’humidité et se brise à la moindre pression. Explorer des matériaux nouveaux, travailler leur complexité et sortir des territoires traditionnels est ce qui me passionne profondément. C’est la façon que nous avons de rendre ces rêves réalité !

Vous êtes diplômée de l’école de Haute École de joaillerie de la rue du Louvre. Forme-t-on à cette transdisciplinarité dans les écoles ou êtes-vous une tête chercheuse hors du commun ?

C. C. : J’ai beaucoup aimé ma formation à la Haute Ecole de Joaillerie, parce qu’elle offre l’enseignement d’une discipline traditionnelle à un très haut niveau. Cela m’a par permis de comprendre comment repousser les limites, ce à quoi j’aspirais déjà. ! Par la suite, ma rencontre avec Hélène Poulit-Duquesne, qui partage cette ambition créative, a été un véritable accélérateur.

Vous avez déjà introduit le sable ou le marbre. Ce territoire d’expérimentation est-il infini ?

C. C. : J’aime explorer des territoires d’expérimentation sans me poser de limites. Chez Boucheron, nous ne faisons pas de recherches particulières sur de nouvelles matières sans avoir une collection ou une pièce en développement ; car l’innovation doit toujours rester au service de la création, du rêve.

Que ne feriez-vous pas ?

C. C. : De l’innovation pour l’innovation ! C’est pourquoi certaines de nos collections intègrent des matériaux et techniques plus traditionnels, plus classiques ; alors que d’autres seront beaucoup plus innovantes et repoussent les limites de la joaillerie.

Justement, Claire, votre signature, en tant que directrice des créations, c’est d’aller sur des territoires où personne n’attend la Haute Joaillerie ; en utilisant des matériaux inédits, de nouvelles proportions, de nouveaux portés. Pourquoi cette quête ?

C. C. : Hélène et moi avons la chance unique de pouvoir contribuer à l’histoire de Boucheron et à sa créativité. Nous sommes fières de nos archives et de ce qui a été fait dans le passé ; mais c’est vers l’avenir que nous nous projetons. Nous nous inscrivons dans la philosophie de Frédéric Boucheron : provoquer l’inattendu et continuer de faire bouger les lignes.

Hélène, comment accompagnez-vous très concrètement cette volonté de repousser les territoires de la Haute Joaillerie ?

Hélène Poulit-Duquesne : Dès ma prise de poste, je me suis rapprochée de Claire Choisne, avec laquelle j’ai engagé des discussions concernant l’usage de nouveaux matériaux, le questionnement du précieux, etc. Nous avons très vite réalisé que nous étions toutes deux férues d’innovation. Cela fait partie de notre devoir. Dès 2016, j’ai créé une cellule de R&D. Deux ans plus tard, pour les 160 ans de la maison, elle a imaginé les pièces Fleurs éternelles qui fusionnent l’excellence des métiers traditionnels avec les technologies de pointe. Chez Boucheron, l’innovation n’est pas un objectif, mais un moyen au service de la poésie, de l’émotion et de l’art.

Quel est le dosage entre liberté d’action, création et les contraintes ?

H. P.-D. : Soutenir Claire dans sa créativité, et lui donner les moyens de l’accompagner est essentiel ; car c’est la seule façon de repousser les limites de la Haute Joaillerie. Si je suis de près le développement de toutes les collections et que je la pousse à aller au bout de ses rêves ; c’est à elle que revient le dosage entre liberté d’action, création et contraintes. Les éventuelles concessions qui doivent être faites le sont alors conjointement.

Est-ce la raison pour laquelle Boucheron a lancé les collections Carte blanche ?

H. P.-D. : Avant que nous lancions notre première collection de Haute Joaillerie de janvier, nous ne proposions qu’une collection par an, en juillet, composée de pièces créatives et classiques ; et cela créait des débats en interne. C’est pour cette raison que nous avons décidé de créer deux collections par an : les collections de janvier Histoire de style tout d’abord, inspirées des archives et grands thèmes de la maison qu’elles réinterprètent ; et les collections de juillet Carte blanche, où Claire a une totale liberté créative et dont le processus de création se rapproche de celui de l’art contemporain.

Ces deux collections annuelles sont donc parfaitement complémentaires ?

H. P.-D. : Oui. La première raconte notre légitimité historique et répond aux attentes de nos clients en recherche de pièces patrimoniales. La seconde crée le patrimoine du futur, une nouvelle vision de la Haute Joaillerie, et fait progresser la profession et bouger les lignes. Cela nous positionne en termes d’image et répond aux attentes d’une clientèle innovante.

Quel regard jetez-vous sur la Haute Joaillerie ? Notez-vous un sursaut de modernité depuis quelques années ?

H. P.-D. : Selon moi, la Haute Joaillerie est un territoire extraordinaire pour l’expression de la créativité ; et c’est ce que Claire Choisne et moi essayons de maintenir. C’est peut-être à travers des collections de maisons indépendantes dirigées par des designers à la vision forte et affirmée que l’on a pu voir les pièces les plus créatives. Nous avons la chance d’appartenir au Groupe Kering ; qui place la créativité et l’innovation au cœur de chacune de ses maisons.

À terme, la Haute Joaillerie pourrait-elle intégrer l’intelligence artificielle et la maison Boucheron serait-elle prête à relever ce pari ?

H. P.-D. : Si l’innovation sera toujours au cœur de nos collections Carte blanche à venir, l’IA n’est à ce jour pas un territoire que nous explorons ou prévoyons de travailler. Néanmoins, la créativité de Claire n’ayant pas de limites, nous ne mettons pas de limites ou de barrières à l’innovation tant qu’elle est au service de ses rêves.

Vous êtes un duo féminin… Une rareté dans le milieu de la Haute Joaillerie. Qu’apporte cette dimension féminine dans vos échanges et créativité ?

H. P.-D. : La joaillerie est au cœur du style et de l’expression de la personnalité. Le fait que Claire et moi soyons des femmes empathiques nous permet d’essayer les bijoux en nous mettant à la place de nos clientes. Un bijou doit être confortable à porter et avoir une forme de souplesse et de liberté ; il ne doit pas être un poids qu’on subit. Nous jugeons ainsi ensemble du tombé et du confort de chaque pièce, et ce dès les premières maquettes. Au-delà du genre, le duo que Claire et moi formons depuis 2015 est animé d’une profonde volonté de créer une Haute Joaillerie qui procure de l’émotion.

boucheron.com

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