Comment LVMH se mobilise pour l’environnement

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Comment LVMH se mobilise pour l’environnement

Entretien avec Hélène Valade, directrice Développement environnement de LVMH.

Hélène Valade ©GDLC

La crise du coronavirus va-t-elle changer l’action de LVMH en matière de développement durable ?

La crise a d’abord révélé l’action de LVMH dans ce domaine. Beaucoup de choses faites par le groupe n’étaient pas forcément visibles du grand public. J’ai été frappée des réactions de surprise positive des observateurs lorsqu’ils ont vu que l’on transformait, avec une réactivité extraordinaire, nos unités de parfums en ligne de production de gel hydro-alcoolique ; tout comme nous avons converti un certain nombre de nos ateliers de couture pour produire des masques.

Nous avons acquis pendant la pandémie un capital de confiance sociétal que nous entendons bien conserver. De ce point de vue, il n’y aura pas d’impact de la crise sur notre investissement environnemental. Mais l’histoire de LVMH et de l’environnement a débuté bien avant, dès 1992 par des actions politiques et de la philanthropie.

Quelles ont été les grandes lignes d’action de cette politique ?

Organisée autour du programme Life [LVMH Initiatives for the Environment, ndlr], un cadre d’action commun à toutes les maisons, cette politique se donnait pour objectif de sélectionner les chaînes d’approvisionnement les plus responsables ; de limiter l’impact du packaging ; d’optimiser la gestion environnementale des sites et des boutiques ; et de réduire les émissions de CO2 liées aux consommations d’énergie. Autrement dit de contribuer à l’effort climatique et à la protection de la biodiversité, tout au long de la chaîne de valeur des métiers de LVMH.

Le groupe va-t-il amplifier cette action ?

Nous allons la poursuivre et l’amplifier. Les attentes de nos clients et des collaborateurs des maisons de LVMH sont elles-mêmes amplifiées. Le besoin de sens, la raison d’être d’une entreprise, et donc l’attractivité d’un métier (ou d’un produit si l’on se place du côté de nos clients), s’organisent de plus en plus autour de ces enjeux environnementaux. Ces nouvelles tendances, et l’impact de la crise du coronavirus sur les valeurs et les attentes, sont prises en compte dans le nouveau plan stratégique du groupe sur l’environnement. Il succèdera au programme Life 2016-2020 et s’appuiera sur la même mécanique, des objectifs chiffrés qui guident l’action et balisent l’avenir.

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De nouvelles actions vont-elles être initiées ?

Absolument. Le but est de poursuivre l’effort en renforçant l’ambition, mais également de prendre de nouveaux engagements sur des enjeux émergents. Nous mettrons en avant la contribution de nos produits à la protection de la biodiversité et du climat. Nous passons d’une phase où les efforts étaient très centrés sur les sites de production – il s’agissait de consommer moins d’énergie et de moins gaspiller – à une étape qui concernera les produits eux-mêmes. Comment parfaire l’empreinte environnementale d’un produit en prenant en compte l’ensemble de son cycle de vie, des matériaux qui le composent jusqu’à son usage.

Nous allons décliner cette approche dans tous nos secteurs d’activité, qui sont très différents les uns des autres. Dans la maroquinerie, l’hôtellerie, les parfums et les champagnes, les enjeux ne sont pas les mêmes. Les leviers d’amélioration de l’impact sur le climat et la biodiversité sont différents. Cela rend la chose à la fois enthousiasmante et très complexe.

Comment faire appliquer cette politique dans toutes ces maisons qui sont plutôt autonomes dans leur gestion quotidienne ?

Nous avons, depuis de nombreuses années, mis en place un réseau de responsables environnementaux dans chacune des Maisons. Ces interlocuteurs sont d’abord eux-mêmes chargés d’intégrer la politique environnementale dans le plan stratégique de leur entreprise. Mais ils nous permettent aussi de consolider les données environnementales de 75 maisons sur les émissions de CO2, les mètres cubes d’eau consommés et rejetés, la biodiversité, les espèces animales, etc. À l’échelle du groupe, nous fixons un cadre et des trajectoires, des objectifs qui sont quantifiés et qui se déclinent en plans d’action.

Comment cela peut-il se traduire au niveau des produits ?

Notre objectif est d’agir pour des produits 100% respectueux de la biodiversité. La préciosité de nos produits, leur excellence se doit d’être aussi environnementale. Le luxe se caractérise par la haute qualité de ses produits : la protection de l’environnement est, et doit être, de plus en plus l’une des composantes structurelles de cette qualité. Tous nos produits ont un rapport intrinsèque à la nature. C’est ce qui fait leur beauté, leur excellence. C’est pour cela qu’il faut que l’on protège cette nature, qu’on la régénère. Cela vaut pour les crocodiles comme pour les fleurs, le coton et le raisin.

Avez-vous des exemples ?

Dans notre activité Vins & Spiritueux, l’enjeu est de protéger les sols. Il faut des sols vivants, et donc des vignes qui soient de véritables réservoirs de biodiversité, pour produire du raisin, de l’orge ou du blé de qualité. Dans la mode, les filières d’approvisionnement doivent être à 100% respectueuses du bien-être animal ou des espèces végétales, mais aussi des communautés locales qui vivent de l’élevage ou des cultures.

Pour cela, il faut des programmes de certification des filières très robustes et donc recourir aux standards les plus exigeants, sans hésiter à faire du lobbying pour rendre plus sévères les critères ou en ajouter de nouveaux lorsque c’est nécessaire ; ou encore contribuer à la création de nouveaux standards pour des filières qui n’en sont pas dotées. Nous l’avons fait dans l’élevage de crocodiles, nous voulons le faire pour d’autres espèces animales. Et nous allons mettre l’accent sur l’agriculture régénératrice qui revitalise les sols et favorise le développement des espèces.

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Comment agissez-vous sur la composition des produits ?

L’ambition, c’est l’amélioration de l’empreinte environnementale des produits, en les inscrivant dans une trajectoire d’économie circulaire. Cela veut dire choisir des matériaux issus du recyclage, biosourcés ou encore rechercher des matériaux alternatifs.  Par exemple, lors de l’évènement Innovation Award (créé par LVMH) en amont de Viva Technology, nous avons cette année identifié et récompensé une start-up qui fabrique du cuir à partir de cactus. Nous avons en outre un catalogue de 450 matières éco-conçues dans lequel les maisons, essentiellement celles de la mode et de la maroquinerie, peuvent puiser.

Au fond, nous inventons
une économie circulaire du luxe.

Hélène Vallade

D’une certaine manière, c’est une nouvelle source d’inspiration pour la créativité. C’est l’alchimie heureuse qui est en train de se produire en ce moment : la rencontre entre le designer et des matières nouvelles. L’éco-conception, c’est aussi réutiliser des matières. On peut utiliser des collections anciennes. Louis Vuitton a proposé une nouvelle collection de bijoux fantaisie à partir d’anciens carrés de soie. Au fond, nous inventons une économie circulaire du luxe. Nous allons d’ailleurs lancer des actions dans le domaine du recyclage de nos invendus, en déconstruisant chacun de nos produits.

Cela augmente-t-il le prix des produits ? Est-ce que cela coûte cher au groupe ?

Les investissements dans le bien-être animal, dans la protection des espèces, se chiffrent en millions. Mais au regard de l’interdépendance entre la nature et le luxe, cela fait partie de notre philosophie du « quoi qu’il en coûte ». L’enjeu environnemental n’est pas négociable. D’autant que nous avons la responsabilité que nous confère notre position de leader. Nous sommes en capacité d’embarquer un secteur, des sous-traitants, dans des manières d’agir plus créatives et plus respectueuses de l’environnement. Nous poussons une vision holistique de ce sujet.

Est-ce un atout sur le plan commercial ?

J’en suis persuadée. Pour la deuxième partie de sa collection défilé Homme printemps-été 2021 pour Louis Vuitton, Virgil Abloh a recyclé des tissus à partir de stocks textiles déjà existants, mais il a aussi retravaillé une trentaine de silhouettes issues de collections précédentes. Une démarche originale d’upcycling saluée par les observateurs et qui, nous l’espérons, saura séduire les clients ! Pour nous, environnement et performance économique vont de pair.

Où en êtes-vous dans le travail effectué sur vos sites de production ?

Agir sur les produits ne nous empêchera pas de continuer les efforts que nous avons faits sur l’empreinte carbone de nos sites de production. Nous sommes en passe d’atteindre les objectifs fixés pour 2020. Ils seront rehaussés pour permettre de nous inscrire dans une trajectoire de neutralité carbone. Nous agirons prioritairement dans les pays où le mix énergétique est très émetteur de CO2, où les ressources en eau sont particulièrement fragiles. Il est plus important en effet d’agir sur la consommation d’eau dans les régions où il y a un stress hydrique que là où il n’y en a pas ; de recourir aux énergies renouvelables dans les pays qui fonctionnent encore au charbon.

La traçabilité des produits est devenue un enjeu majeur. Comment le groupe LVMH répond à cette exigence ?

Il y a une attente très forte de l’opinion publique, donc des consommateurs, d’avoir la connaissance de l’origine du produit. Nous avons donc introduit des clauses dans les contrats avec les fournisseurs qui nous permettent d’avoir une traçabilité excellente, jusqu’à la ferme pour les matières premières animales. Mais la transparence, c’est aussi la manière dont on informe le consommateur. Il faut déjà chercher à savoir ce qu’il attend précisément. La plateforme de Guerlain, Bee respect, organise une traçabilité assez exceptionnelle sur l’ensemble des produits de la marque. Sephora a fait la même chose avec son programme Clean.

Ce que nous souhaitons, c’est combler le besoin de transparence, mais aussi la curiosité de nos clients. Pour cela, on donne les informations sur l’origine et la composition, mais on raconte aussi l’histoire et les savoir-faire qui sont derrière un certain nombre de produits, sans bien sûr révéler la recette ! Nous mettons ainsi en valeur cette idée de voyage dans l’univers d’un produit, tellement importante pour certaines de nos maisons et notamment Louis Vuitton, par une traçabilité mise en récit.

La durée de vie d’un produit n’est-elle pas en soi un critère clé ?

Se pose en effet la question de savoir comment on met en indicateur la durabilité de nos produits. Je suis très frappée par le fait que les produits de luxe, en tout cas ceux du groupe qui sont de très bonne qualité, durent. Il y a des services après-vente de très haut niveau dans plusieurs de nos maisons qui contribuent à la durée de vie de nos produits, chez Louis Vuitton par exemple ou Berluti. Il faut systématiser cela et en parler davantage. Les indicateurs environnementaux qui serviront de base à l’étiquetage environnemental ne prennent pas suffisamment en compte la durabilité (par exemple, le nombre de lavages d’un vêtement). On travaille avec des scientifiques pour quantifier cette notion.

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Comment travaillez-vous avec l’écosystème environnemental ?

Nous sommes en dialogue constant avec les parties prenantes, avec les experts, avec les organismes institutionnels ou les ONG. Sur le bien-être animal par exemple, nous avons mis en place un comité scientifique qui rassemble à la fois des personnalités de l’Inrae (Institut national de la recherche agronomique) et des scientifiques de renom, qui nous accompagnent dans le suivi de projets, tel que celui de mettre en place un élevage de lapins en parc.

Avec d’autres experts, nous travaillons au développement de nouvelles méthodes comptables au service de la transition environnementale. Nous sommes partenaires de la chaire de Comptabilité écologique, portée par la Fondation AgroParisTech et soutenue par d’autres acteurs. Nous testons en ce moment un projet pilote dans l’une de nos maisons de champagne qui vise à développer la qualité et la lisibilité de l’information environnementale. Cette chaire a été officiellement lancée au siège de l’Unesco, en septembre 2019, pour une durée initiale de cinq ans.

L’engagement du groupe pour la planète est donc en train de se systématiser. Vous ne rencontrez jamais de freins dans l’entreprise ?

Cet engagement existait de manière forte avant la pandémie, mais il était le plus souvent posé à côté du business. Tout le mouvement en cours consiste à lier davantage les deux. Je n’ai pas le sentiment de rencontrer de résistances à la tête des maisons. Je sens au contraire une volonté d’accélérer la mobilisation et l’action pour préserver la planète. Cela doit faire partie du leadership de LVMH, de l’excellence d’un produit de luxe. Cela devient une composante de son leadership. Avant, c’était de l’ordre du non-dit. Ce qui change c’est que non seulement on agit, mais on le fait savoir aussi, pour partager et entraîner l’écosystème.

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