Défilés, la société du spectacle

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Défilés, la société du spectacle

Théâtre de toutes les exubérances, les podiums des collections 2019-2020 ont affiché des performances aussi créatives que les vêtements eux-mêmes.

 

Façon Billie Jean, sous le rythme de You Know What’s Good, les mannequins se font voler la vedette par le double salto arrière du danseur Alton Mason, invité par Virgil Abloh pour offrir le clou du défilé-performance de la collection homme AH 2019-2020. Pour le show de fin d’année de la Central Saint Martins à Londres, le Norvégien Fredrik Tjærandsen, un gars hardi et tout juste diplômé, a enfermé les filles dans la bulle d’un ballon de baudruche capable de se dégonfler en quelques secondes pour se transformer en robe moulante sous les yeux du public ébahi. Inouï, sensationnel. Un tour de force médiatique et technique. Dans la vraie fausse station de ski Chanel, en hommage à feu Lagerfeld, il tombe plus de larmes que de neige. Décidé à en mettre plein la vue et afficher sa radicalité sudiste, Jacquemus présentait son défilé PE dans les champs de lavande de son fief provençal.

Qu’est-ce qui différencie la mode du spectacle ? Rien puisque, par essence, les défilés sont un spectacle vivant dans lequel chaque pièce joue sa partition devant le public. Comme le rappelle Didier Grumbach, ancien président de la Fédération française de la couture, c’est « un spectacle complet, qui doit faire passer l’émotion et raconter une histoire en quelques minutes ». Exit les présentations vieillottes dans les salons couture. En pleines Swinging Sixties, la mode est passée à un nouveau code de narration : on investit le Café de Flore chez Chloé, on danse sur les podiums chez Mary Quant, on invente des décors conceptuels chez Courrèges ou Paco Rabanne. Jusqu’aux années 80, qui popularisent l’idée de show grandiose, celles-là mêmes justement qui imposent leur patte et leur rythme sur les runways 2019-2020. Il y plane quelque chose de muglérien, non pas à cause du énième retour des épaules carrées (Y/Project, Givenchy), mais simplement à cause de cette ode à l’imaginaire de la période Retour vers le futur : sous des lumières blanches et ultraviolettes, on aperçoit les silhouettes renégates des golden eighties chez Saint Laurent ou Isabel Marant. Ou celles, flanquées de touches punk (Alexander McQueen, Marni, Prada, Louis Vuitton), dont on dit qu’elles sont « une bénédiction pour les moches ». N’en déplaise à l’ultrabourgeoise rive gauche de Celine qui d’ailleurs, malgré son classicisme ladylike (l’autre ton de la saison), défile elle aussi sous les lumières d’un kaléidoscope. On bouge sa bourge, la synthèse parfaite des deux styles étant la collection AH d’Alexandro Michele pour Gucci (ses colliers de chien aux piquants acérés, ses vestes pied-de-poule, ses mocassins bien comme il faut sur silhouettes androgynes).

C’est dans ce contexte et sur ces scènes de théâtre éphémères, installées année après année dans des endroits sublimes ou originaux, que l’être absolu d’une maison se déploie. Existe. Notre cher Charles (Baudelaire), qui nous pardonnera le parallèle, avait bien raison : « Le beau est fait d’un élément éternel, invariable […] et d’un élément relatif, circonstanciel, qui sera […] tour à tour ou tout ensemble l’époque, la mode, la morale, la passion. Sans ce second élément, qui est comme l’enveloppe amusante, titillante, apéritive, du divin gâteau, le premier serait indigestible, inappréciable, non adapté et non approprié à la nature humaine. »*

En clair, la mode sans les défilés, sans ce jeu de toutes les folies, perdrait de sa saveur. Évidemment, certaines marques en ont un peu abusé (sept à dix millions d’euros par défilé chez Chanel), mais c’est ainsi qu’une création s’inscrit dans une époque, qu’elle l’interroge et la bouscule, offrant au plus grand nombre, rivé sur les réseaux sociaux, le miroir des avant-gardes. La sensation du vêtement plus que le vêtement lui-même, qu’on retrouvera plus tard dans les boutiques en seconde grille de lecture. « Chez nous, ces deux visages d’une même collection sont conçus parallèlement », expliquait Galliano époque Dior. Pour que, au final, chacun de ses shows réponde, encore aujourd’hui, au mot visionnaire d’Yves Saint Laurent à propos de la collection « Scandale » (1971) :
« Ce que je veux ? Choquer les gens, les forcer à réfléchir. »

* Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques, L’Art romantique et autres œuvres critiques.

 

Photo : Golden Goose

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