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En gare avec Patrick Ropert

Aujourd’hui, ce n’est plus à la conquête de l’Ouest que s’attelle la SNCF, mais à la reconquête de la ville et de l’espace public, les nouveaux eldorados. Entretien avec Patrick Ropert, DG de SNCF Gares & Connexions, qui transforme les gares en city boosters et… redéfinit le service public.

le baron du rail

La SNCF achète des oeuvres depuis 2016.

Gare du Nord. « Angel Bear ». Richard Texier.
La SNCF achète des œuvres depuis 2016.

Comment s’aiguille-t-on davantage vers les gares que vers les trajets, quand on travaille à la SNCF ?
Mon premier job à la SNCF a été chef de gare à Grenoble. J’y ai pris un plaisir fou. J’avais à animer : animer, c’est faire grandir les gens de tous niveaux, de tous métiers, de tout corps social.

MISSION

Quelle est la mission de Gares & Connexions ? Redéfinir la gare, induire de nouveaux comportements, modifier  l’espace public, changer la société ?
Notre métier est de comprendre les évolutions de la société, ses attentes, ses comportements. Nous devons modeler notre offre pour les accompagner et devancer la demande. Les citoyens sont toujours en avance sur la société. L’individu est en avance sur le collectif. On doit accompagner cela, modeler la ville et modeler la gare qui va avec. Nous, c’est la gare. La ville, ce sont les élites. Mais chaque fois qu’on modèle une gare, on modèle une ville.

Comment gère-t-on une entité qui pèse 1,3 million d’euros de chiffre d’affaires ?
Ce CA ne pèse sur mes épaules. Ce qui nous structure, c’est la responsabilité d’accueillir 10 millions de personnes chaque jour dans les gares. C’est une énorme responsabilité, celle d’être capable de les informer, de les accueillir, de garantir leur sécurité. Tout ce que l’on fait est hors norme. Chaque jour, 750 000 personnes fréquentent la gare du Nord. Tout s’use à une vitesse que vous n’imaginez pas.

Gare de l’Est. « Scandalous ». Daido Moriyama. Exposition Provoke

Gare de l’Est. « Scandalous ».
Daido Moriyama. Exposition Provoke

CITY BOOSTER

Hier surmontée d’une horloge, la gare rythmait le temps de la cité. Et aujourd’hui ?
Au XIXe siècle, le ferroviaire était à la révolution industrielle ce, qu’aujourd’hui, Internet est à la révolution digitale. C’était un levier. La gare était un énorme vecteur de modernité. Quand est créé en 1900 le Train bleu avec ses formidables peintures, la volonté de nous projeter sur la Côte d’Azur est déjà là. De même, en 1932, la grande nouveauté de l’aménagement de la gare Saint-Lazare fut la galerie des commerces.

En quoi la gare devient-elle un booster essentiel de la vie citadine ? Comment dynamise-t-elle son environnement ?
La gare redonne une empathie aux transports en commun et métamorphose notre quotidien. Quand je dis que la gare est un city booster, cela veut dire que chaque gare est un quartier de ville. Chaque gare trouve sa performance si elle est connectée à la ville, si elle sert la ville, si elle sert les gens qui vont dans la ville. C’est une ambassadrice, une vitrine. Ce qui nous donne à la fois une grande responsabilité et beaucoup d’opportunités.

SERVICE PUBLIC

Comment valorisez-vous le flux des visiteurs, plus important aujourd’hui que celui des voyageurs ?
Le commerce est évidemment la source qui a la plus forte croissance (+ 8 % sur les revenus du commerce en 2016). Mais ce qui polarise mon regard, c’est l’utilité. Ce qui va rendre service. On a d’abord eu l’usage de la data pour aménager les gares, pour les agencer, les concevoir. Aujourd’hui, la data et le digital nous permettent de répondre aux attentes personnelles de l’individu. De percevoir non plus 10 millions de voyageurs mais 10 millions de fois une personne.

Comment rendre service à 10 millions de fois une personne ?
En gagnant du temps sur le temps, la ressource la plus rare. On voit poindre là un élément qui fait la transformation des gares dans le monde entier et que les Anglo-Saxons appellent le Transit Oriented Development. C’est la capacité à regrouper le maximum de facilités autour d’un point de transit qui doit être un gros hub de mobilité. On ne peut pas être uniquement sur un commerce de désirabilité. Notre mix est incomparable : quand vous vous trouvez à Saint-Lazare, vous avez à la fois la crèche, le laboratoire d’analyses médicales, le médecin, la Poste, mais vous retrouvez aussi les boutiques de photos YellowKorner…

On vous sent éminemment service public…
On ne reste pas aussi longtemps à la SNCF si l’on ne porte pas les valeurs du service public. Notre job est de le moderniser. Enrichir l’offre, la rendre accessible pour un plus grand nombre, c’est une façon de l’utiliser. L’égalité de traitement a été un élément majeur du service public quand la ressource était rare. Quand l’opulence est là, il faut que tout le monde puisse y avoir accès. C’est une façon de répondre et de réinventer le service public aujourd’hui.

Gare du Nord.  L’Etoile du Nord, la brasserie de Thierry Marx, est aussi un projet social.

Gare du Nord.
L’Etoile du Nord, la brasserie de Thierry Marx, est aussi un projet social.

CULTURE & GASTRONOMIE

Et la culture dans tout cela ?
L’art est essentiel dans la vie et dans la gare. L’art est révélateur de la société. Il est un élément extrêmement important dans notre connexion à la ville, aux citoyens, aux gens. Nous travaillons avec les villes, les institutions culturelles, pour présenter et acheter des œuvres d’art, les confronter au plus grand nombre. La gare devient, de fait, un gigantesque musée.

À Saint-Lazare, Éric Fréchon ; à la gare du Nord, Thierry Marx ; bientôt, à Montparnasse, Alain Ducasse…
Historiquement, Éric Fréchon à Saint-Lazare, c’est par hasard. On va dire que Thierry Marx, également, même si son implantation représente également un projet social. Maintenant, nous essayons avec Michel Roth à Metz. De même, nous discutons à Rennes avec un chef breton. Nous cherchons à déployer en région des chefs qui soient des emblèmes, des fiertés locales.

Les grands chefs sont-ils de bons chefs de gare ?
Assurément oui. Leur présence est le témoin de nos améliorations, de nos chantiers. Il y a dix ans, ils n’auraient pas accepté de venir.

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