Internet est-il écolo ?

Internet est-il écolo ?

À 33 ans, Inès Leonarduzzi est l’une des figures montantes de l’écologie. Fondatrice de l’ONG Digital For The Planet, elle est devenue une spécialiste de l’écologie numérique, qu’elle promeut aujourd’hui dans un livre étonnant et passionnant : Réparer le futur. Interview sans pièce jointe.

Dans votre livre Réparer le futur : du numérique à l’écologie, vous dites que nos habitudes digitales sont extrêmement polluantes. En quoi taper le nom d’Inès Leonarduzzi sur Google l’est-il ?

Quand vous tapez un groupe de mots sur Google ou autre, l’algorithme va lancer une requête auprès des serveurs, là où sont logées toutes les informations que recense Internet, les fameuses données. Cette requête se déplace à la vitesse des photons, c’est-à-dire à la vitesse de la lumière, dans des fibres enterrées sous le sol de l’océan. Ces fibres, contenues dans des câbles, relient les pays entre eux et quadrillent la planète tout entière. On parle de près de 500 câbles représentant 1,2 million de kilomètres. Les entrailles de notre planète sont truffées de câbles nous permettant ces requêtes Internet, tantôt vitales tantôt inutiles, qui sont les nôtres au quotidien. En moyenne, chaque requête effectue 15 000 km de trajet pour solliciter l’information demandée dans les serveurs et la faire apparaître sur nos terminaux, c’est-à-dire nos écrans. L’électricité nécessaire à ce voyage sollicite des énergies fossiles, c’est-à-dire finies, non renouvelables.

En matière de pollution numérique, j’imagine qu’il y a pire…

Oui. Les envois de mails et de requêtes, bien qu’ils doivent être diminués, ne sont pas ce qu’il y a de plus polluant. Ce qui fait le plus de dégâts, c’est la fabrication des appareils électroniques. Je préfère qu’on cherche un nom sur Google plutôt qu’on change de smartphone tous les ans.

Mais alors, comment changer les cycles de vie de nos appareils électroniques ?

C’est précisément là que repose tout l’enjeu de la pollution numérique environnementale. On ne recycle que 20 % de nos appareils électroniques, et seulement 1 % des terres et métaux rares contenus à l’intérieur. Or, extraire toujours plus ces minerais dans des pays comme la république démocratique du Congo ou la Bolivie – comme c’est tragiquement le cas aujourd’hui – devrait être davantage encadré par les instances internationales. Je me suis rendue sur place, j’ai interrogé des ONG locales, des représentants de ces entreprises étrangères, des gouvernements concernés. Tout cela est surtout une histoire de gros sous. Le marché des terres rares traitées représente 43 milliards de dollars, en constante augmentation. Aucun égard pour les femmes, les hommes et les enfants qui descendent dans ces mines, pour les écosystèmes naturels détruits. Ce n’est plus acceptable et, tant qu’on ne dit rien, rien ne change. Nous avons les démocraties et l’environnement qu’on mérite. En ce sens, nous en parlerons tant que ce sera nécessaire.

Avec votre ONG, Digital For The Planet, vous pointez l’énorme source de pollution électronique des grosses entreprises. Faut-il imposer un plafond d’objets électroniques à ces boîtes ?

Oui, les entreprises sont les plus gros foyers de pollution numérique, selon l’ADEME. On ne leur a pas appris à mesurer leur impact environnemental numérique. Mais imposer un plafond d’achat n’est pas, à mon sens, une réponse durable. C’est davantage la durée d’utilisation des appareils électroniques qui est intéressante à regarder. Aujourd’hui, les règles comptables et fiscales n’incitent pas aux pratiques responsables en la matière. L’amortissement des ordinateurs en entreprise est de trois ans, alors que, à ce stade, les appareils marchent encore parfaitement. Favoriser les achats d’appareils à fort indice de réparabilité et reconditionnés est aussi une piste à suivre. Elle est suggérée dans la feuille de route « Numérique et Environnement », à laquelle Digital For The Planet et d’autres structures, comme l’association ZACK, ont participé.

Dans votre livre, vous dénoncez aussi les serveurs, gros consommateurs d’eau. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les centres de données sont comme des ordinateurs géants. En activité constante, ils chauffent en permanence et il faut les refroidir. Pour cela, on utilise de l’eau claire. Il faut l’équivalent en eau de 158 000 piscines olympiques par an pour refroidir les seuls centres de données de Californie. À une échelle individuelle, nous dépensons 2 900 litres par an pour notre seule consommation Internet, soit ce que nous buvons pour survivre durant deux ans et demi.

Dans le même temps, vous expliquez que les énergies vertes, comme le photovoltaïque ou l’éolien, si elles produisent peu de CO2, en émettent beaucoup à cause de leurs infrastructures (construction, lieu d’exploitation, recyclage…). Tout est-il foutu ?

Non, il ne faut pas condamner le futur. Il est encore temps de le réparer. Je suis une grande optimiste, et je pense qu’il est impossible de trouver des solutions si on ne croit pas que c’est possible. Les infrastructures des énergies renouvelables sont à optimiser et, là encore, c’est dans l’économie circulaire qu’il faut trouver des réponses. La réponse est simple, ce qui est compliqué, c’est de lever les lobbys miniers.

Le numérique met-il en danger notre écologie mentale ou bien est-il une source de savoir inépuisable ?

L’impact du numérique sur la santé mentale et intellectuelle a trait à la qualité des contenus que nous visionnons au quotidien. Le cerveau est un organe qui a besoin de nutriments pour bien fonctionner et se développer. Ici, cela signifie du contenu de qualité. Nous sommes ce que nous voyons. Le cerveau se construit par itération, habitude. Bien sûr que le numérique est une source de savoir inépuisable, mais tous les savoirs ne se valent pas. Les algorithmes poussent les contenus les plus plébiscités : plus nous likons un type de contenus, plus nous encourageons les algorithmes à les diffuser largement. Finalement, liker c’est voter pour la société qu’on souhaite demain. C’est en cela que les pollutions numériques intellectuelle et sociétale sont liées.

Dernière question : qu’allez-vous faire de votre ancien téléphone quand vous voudrez en changer ?

J’attends que mes téléphones me lâchent avant de les changer. C’est eux qui m’abandonnent, pas moi ! Je dépose mes appareils usagers dans des points de collecte. Il y en a dans toutes les villes. Je me suis retrouvée l’an dernier avec deux ordinateurs en trop dans l’ONG. Plutôt que les mettre au placard, nous en avons fait don à une association qui les offrait aux enfants confinés sans moyen de se connecter à leurs cours, faute de moyens.

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