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Isabelle Carré

À l’affiche d’une comédie solaire et positive qui aborde la question des migrants et de la quête d’identité, l’actrice césarisée nous livre des messages plus que jamais d’actualité. Comme « être à l’écoute et prendre des risques ». Rencontre.

Que connaissiez-vous de Maxime Motte, qui apparaît aussi à l’écran dans son premier film ?
Je savais qu’il était comédien, mais, quand il m’a approchée, j’ai vite accepté, car il est drôle, un peu « perché » et parce que le sujet des migrants me touche beaucoup. Il y a une dizaine d’années, nous étions allés à Calais pour le tournage du téléfilm Maman est folle, de Jean-Pierre Améris. Nous avions rencontré les associations, des migrants, et j’étais revenue avec des images plein la tête. Y être allée a changé mon regard du tout au tout. On se rend compte de la distance que créent les images. C’est un peu comme avec l’ouvrage de Jean Giono que j’aime beaucoup, Que ma joie demeure, dans lequel l’étranger arrive à remettre du lien dans un village où les gens ne se parlaient plus.

Qu’est-ce qui vous a intéressée dans ce scénario ?
Justement, le thème des migrants est traité de façon fantaisiste et très positive. C’est aussi l’histoire d’une famille plutôt heureuse, qui a quand même un petit problème de distribution des rôles. Mon personnage prend tout en charge et aimerait être secondé. Elle ressemble à un personnage du film Tellement proche d’Olivier Nakache et Éric Toledano. Une femme qui est avec un mari pas tout à fait investi dans la vie familiale, qui plane un peu, un peu infantile par moment. Elle aimerait qu’il prenne sa place de père, qu’il partage les décisions, car elle a l’impression de tout faire marcher toute seule.

Étiez-vous sensible à ces sujets avant ?
Oui, et le film montre que c’est ce migrant, cet étranger, qui va nous aider à trouver notre place. J’ai aussi vécu une expérience très forte avec Holy Lola de Bertrand Tavernier, où nous avons passé deux mois et demi dans un orphelinat au Cambodge. C’est ce que j’aime avec le cinéma, il ouvre des portes vers des réalités auxquelles on n’a pas accès en temps normal.

Vous jouez une femme juge qui représente l’autorité dans la société, mais qui est aussi la voix de la raison dans sa famille, quitte à passer pour une « emmerdeuse ». Cette image de la femme gardienne du bon sens est-elle un cliché qui a la vie dure ou bien s’agit-il d’une réalité ?
Ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est que le personnage respecte la loi au début et qu’il va finir par la transgresser. J’aime beaucoup l’évolution de cette femme qui a, au départ, un côté rigide, une superwoman avec plusieurs vies en une et qui va, petit à petit, s’ouvrir et s’assouplir, devenir plus fantaisiste. J’adore l’idée d’un juge qui sait, à certains moments, transgresser la loi. Les règles ne doivent pas prendre le pas sur l’humanité.

Qu’avez-vous en commun avec votre personnage ?
Je suis assez carrée, c’est le cas de le dire… Je suis assez organisée, mais je peux aussi planer un peu… C’est assez contradictoire chez moi. Un côté volontaire, avec des idées trop préconçues sur certaines choses. Mais je peux comprendre cette rigidité, car c’est quelque chose qui rassure, qui donne un cadre et des repères. Et c’est ce que recherchent les enfants. Mais, par rapport à l’éducation, je dirais que le plus important, c’est l’écoute avant le cadre.

Elliot, le papa, est resté enfant et semble également en quête d’un père, comme l’est Enguerrand, le fils adoptif. François-Xavier Demaison incarne bien cette légèreté. Lui donner la réplique, est-ce justement un jeu d’enfant ?
Absolument, et c’est très joli de le dire comme ça, car c’est quelqu’un d’extrêmement généreux, il est à l’écoute, il y a de l’échange. On sent que sa venue sur le tard dans ce métier lui donne encore plus de plaisir, il est assez boulimique de comédie.

Quand on est parent, peu importe les liens du sang. Qu’est-il important de transmettre par-dessus tout ?
Le goût de la liberté. Je ne voudrais pas avoir une image préconçue de mes enfants. Le film parle des rôles qu’on se distribue de façon non dite dans une famille et on peut s’y tenir jusqu’à l’âge adulte sans que cela ne nous corresponde. Il ne faut pas les obliger à entrer dans un jeu qui ne leur conviendrait pas.

Le film que vous tournez actuellement s’appelle Garde alternée. Encore un sujet sur la famille et le couple. Est-ce une coïncidence ?
Oui, sur le trio mari-femme-amante, un film particulièrement bien écrit avec des situations très fortes. Je choisis avec plus d’exigence les comédies, car il n’y a rien de pire que rire trois fois en une heure et demie. C’est pour cela que j’en ai fait peu. Et parce que ce n’est pas mon registre à la base. Ce que j’attends d’un metteur en scène, c’est l’audace. Prendre des risques, quitte à se planter. Personne ne vous en voudra si votre démarche est sincère, alors, tentons des choses ! On souffre de voir toujours les mêmes films.

Qu’est-ce que vous avez vu évoluer dans le cinéma depuis quelques années ?
La place des femmes. Savez-vous qu’il n’y a eu qu’une seule Palme d’or féminine à Cannes en 70 ans ! Incroyable quand on y pense ! Il y a aussi de plus en plus de réalisatrices et des très beaux rôles féminins. Il n’y a plus beaucoup de rôles de petites nymphettes, comme dans les années 80, et c’est tant mieux. Ensuite, grâce à l’annexe III, il y a de beaux films d’auteur à petit budget qui peuvent se faire [annexe III de la convention collective de la production cinématographique, en vertu de laquelle les salaires de l’équipe de tournage sont harmonisés, NDLR].

Si vous aviez un message à transmettre à la nouvelle ministre de la Culture, quel serait-il ?
Le sentiment de ne pas avoir entendu beaucoup parler de culture pendant la campagne. Yehudi Menuhin disait qu’il fallait prendre en compte la culture, sinon on « construisait des châteaux sur du sable », et il avait cette idée de parlement des cultures d’Europe, qui lui semblait nécessaire. C’est encore plus important aujourd’hui de donner une éducation artistique aux enfants, afin qu’ils puissent échanger et que cela ne se traduise pas par une heure de pipeau et une heure de dessin par semaine. On n’arrêtera pas les sirènes des extrêmes si on n’arrive pas à laisser s’exprimer les enfants et si on ne parle pas de notre culture commune dès le plus jeune âge. Beaucoup ne se seraient pas tournés vers Daesh si on leur avait apporté l’amour de la culture.

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Comment j’ai rencontré mon père, de Maxime Motte, avec Isabelle Carré, François-Xavier Demaison, Albert Delpy. Sortie le 7 juin 2017.

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