Le bonheur est dans le pré

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Le bonheur est dans le pré

Depuis presque 30 ans, le docteur Véronique Barrois accueille en Normandie, à deux heures de Paris, des enfants de 5 ans à 12 ans venant du monde entier pour découvrir les joies de la Ferme Européenne des Enfants. L’occasion aussi de « SE »  découvrir grâce aux multiples relations qu’ils entretiennent avec les animaux puis de leur faire prendre conscience de l’impact de l’homme sur la biodiversité, de l’importance d’agir maintenant pour les générations futures et de comprendre les différents cycles de la vie animale et végétale. Rencontre.

 

Quand a commencé l’aventure de la Ferme Européenne des Enfants ?

Dans les années 80. J’étais à l’époque responsable d’un service de nutrition en pédiatrie. Parallèlement, j’ai été chargée de mission au ministère de la Santé pour organiser un colloque sur les médecines du monde et leur complémentarité et j’ai eu l’opportunité d’être envoyée par un Américain Nobel de Médecine en Inde, en Afrique, dans plein de pays où je me suis occupée de recherche contre l’hépatite B, mais également de découvrir des pratiques médicales nouvelles. Enfin, j’ai eu la chance de travailler avec des gens comme Françoise Dolto, qui ont beaucoup réfléchi à la relation mère-enfant, et donc, ce sujet a toujours été essentiel pour moi.

À ce moment-là, vous vous retrouvez mère d’un troisième enfant et votre congé maternité est plus long que prévu…

Au début de mon congé maternité, mon frère m’annonce qu’il vend la propriété de famille. Aussitôt, je décide de racheter une partie du domaine, en l’occurrence le manoir où j’ai passé mes vacances chez ma grand-mère, avec la ferme attenante. Quand j’étais enfant, je jouais sans cesse avec les animaux… Mais toutes les dépendances de cette époque-là ont été vendues. En 1992, au moment où je terminais les travaux, la personne qui avait acheté le reste de la ferme est partie. Donc, j’en ai profité pour racheter ! Au fil des années, avec mon compagnon qui est architecte, on a entrepris des chantiers d’insertion pour restaurer les vingt-sept bâtiments. Avant, il y avait trente vaches, désormais, il y a soixante enfants !

Comment le projet a-t-il démarré avec les enfants ?

L’aventure a commencé avec cinq enfants, les amis de mes aînés qui étaient contents de venir habiter dans le manoir pendant les vacances. En l’espace de trois ans, de cinq ils sont passés à dix, à quinze, puis à vingt… En même temps, en tant que thérapeute, je m’intéressais de plus en plus à la relation homme-animal. Je m’apercevais que les enfants allaient facilement se confier à leur poney, au poussin qui vient de naître. L’enfant choisit l’animal dont il a envie de s’occuper et il se noue entre eux une relation très forte. Épicure et Spinoza l’ont souligné : les enfants aiment philosopher sur la vie et la mort, sur toutes les questions essentielles qu’ils ne peuvent pas poser à l’école, car « ce n’est pas le moment », mais qu’ils peuvent poser ici. Je suis toujours surprise par leur émerveillement devant la beauté de la nature, devant la naissance d’un poussin. Dès qu’il se prend d’affection pour un animal, l’enfant se met à lui confier tout ce qui va et tout ce qui ne va pas. En quelques semaines, il se transforme et les parents me disent : « Qu’est-ce que vous avez fait ? » J’ai tout simplement écouté ce qu’il aimait, essayé de savoir de quoi il avait envie. Je donne le choix à chaque enfant de faire ce qu’il désire pendant les vacances.

C’était novateur à l’époque ?

C’était révolutionnaire ! Votre enfant découvre les joies de la ferme, mais, surtout, il se découvre lui-même. À travers les activités proposées, l’enfant va s’initier à l’architecture, à la menuiserie, apprendre à fabriquer du beurre, etc. J’aime raconter l’histoire de ce petit New-Yorkais venu pour la première fois à la crémerie, un atelier que j’anime et durant lequel on trait une vache. Il m’a dit : « À New York, le lait ne vient pas de la vache mais d’une machine, donc je ne peux pas boire ce lait-là. » Ensuite, on s’occupe de la chèvre, on fait du fromage et il m’explique : « Je ne peux pas en manger. En Amérique, c’est une machine qui fait du fromage. » L’idée de découvrir l’origine, la provenance de ce qu’ils mangent au quotidien, c’est formidable. Le pain, c’est eux qui le fabriquent en moissonnant, en produisant leur propre farine, ils élaborent leurs propres gâteaux avec les œufs du poulailler, le beurre de la crémerie.

C’est au début des années 90 que vous décidez d’en faire une association ?

Exactement. Je dépose les statuts sous loi 1901, avec pour optique de permettre à l’enfant de se découvrir selon des objectifs pédagogiques précis. Je décide de faire une ferme dans laquelle se retrouvent des enfants qui parlent des langues différentes. À sept-huit ans, c’est une joie pour eux d’apprendre l’anglais. Ce n’est pas à douze ans qu’il faut s’y mettre, il est déjà trop tard ! En l’espace de huit jours, en découvrant leur copain qui est anglais (on a beaucoup de Britanniques qui viennent) ou espagnol, ils discutent, se choisissent, apprennent à se connaître, puis s’invitent à Londres ou à Paris. On a donc à la fois des objectifs pédagogiques et des objectifs linguistiques, car, quel que soit le métier qu’ils choisiront plus tard, ils auront forcément besoin de l’anglais. Les vacances à la ferme leur permettent de découvrir d’autres cultures, d’autres façons de vivre, le tout dans un esprit de « grande famille ».

Quand vous créez cette association, suivez-vous un exemple ? Est-ce que quelque chose de comparable existait ailleurs ?

Non. Encore aujourd’hui personne ne reçoit des enfants dans une ferme en permettant à l’enfant de toucher un lapin, un poussin, d’aller traire la vache, d’aller voir son poney, de semer en avril des carottes qu’il viendra manger en août… Plus de 60 % des enfants reviennent d’une année sur l’autre, ou même durant la même année. En avril dernier, on a eu des enfants qui revenaient ici pour la trentième fois ! On a aussi des gens qui, dans les années 90, venaient alors qu’ils étaient enfants et qui, maintenant, sont devenus animateurs.

Combien d’enfants approximativement avez-vous accueillis depuis 1990 ?

Durant l’année 2018, nous avons reçu plus de mille enfants, en comptant les classes et les vacances. Et on va fêter l’année prochaine les trente ans d’existence de la Ferme. Faites le calcul !

Quelles sont les différentes activités proposées ?

Tous les ateliers sont animés par des professionnels passionnés. Chaque matin, on se réunit, on prend le petit déjeuner. À dix heures, on sonne la cloche du manoir, on se met en ligne devant le bâtiment et on fait du tai-chi-chuan. Les intervenants présentent leurs activités du jour, et c’est parti pour une journée exaltante : le torchis par l’architecte, la tonte des moutons par une Polonaise extraordinaire qui leur apprend à faire leur propre doudou ou coussin. Avec les vaches, on tire le lait, on fabrique la crème. Un menuisier leur apprend le travail du bois et sollicite leur créativité, pour ne pas faire comme le copain d’à côté. Partout, on favorise l’épanouissement de leur imagination, on leur permet de valoriser ce qui constitue leur différence. Par exemple, les petits Anglais sont plus vite émerveillés, ils sont très joyeux. Les petits Français, eux, demandent souvent : « Est-ce que j’ai le droit de toucher ? Est-ce que je peux poser des questions ? », mais les uns comme les autres se montrent tout aussi créatifs quand on leur en laisse la liberté.

Y a-t-il un passage obligé dans chacun des ateliers ?

Non, ils peuvent choisir tous les jours la même chose ou bien varier. Chaque matin, nous avons mis en place un rituel : l’enfant ferme les yeux, met les mains sur son cœur et s’interroge sur ce qu’il a envie de faire de sa journée.

Que retiennent-ils en général de cette expérience ?

Énormément de choses. On leur fait écrire un journal, qu’ils pourront ensuite rapporter chez eux et dans lequel ils relatent leurs journées. Ils disent ce qu’ils ont aimé ou moins aimé durant la semaine, ils attribuent des cœurs à ce qu’ils ont adoré. Certains des enfants qui sont passés ici dans les années 90 ont choisi, une fois devenus adultes, des métiers dont la vocation est de changer la planète. C’est là qu’on se rend compte que l’impact de la Ferme sur tous ces enfants est beaucoup plus important qu’on ne pourrait l’imaginer.

 

La Ferme Européenne des Enfants

6, rue du Hamel, 76660 Grandcourt Tél. : 02 35 94 70 90. la-fee.org

Les tarifs (630 € par semaine) comprennent l’hébergement en pension complète ainsi que la participation aux ateliers (vacances d’été-Toussaint-Pâques). Pendant le reste de l’année, la FEE accueille le week-end des groupes et des familles en gîtes.

Les ateliers

Les ateliers de la ferme

• S’occuper des animaux : nourrir les bêtes avec les restes des repas, coin câlin avec les poussins, tondre la laine des moutons, aller au poulailler pour y chercher des œufs…

• Du blé au gâteau : moudre le blé récolté, le transformer en farine pour faire des gâteaux avec les œufs des poules et le lait de la vache.

• Broder son petit coussin : apprendre à carder, filer, tisser, broder… à partir de la laine des moutons que les enfants ont eux-mêmes tondus.

• Jardiner : planter et ramasser les groseilles, les cassis, les pommes, les poires pour faire ses compotes, ses confitures…

Les ateliers découverte de l’environnement

• Construire son bateau solaire, créer sa boîte à musique solaire, utiliser la force de l’eau de la rivière pour éclairer une habitation.

• Planter des arbres, faire son herbier…

• Évaluer l’indice biotique de l’eau en fonction de la diversité des espèces d’insectes, de poissons et de crustacés qui habitent la rivière.

Les ateliers artistiques et culturels

• Découvrir la musique, chanter en groupe.

• Apprendre les rudiments du cirque : jongler, sauter, voler pour préparer le spectacle de fin de semaine.

• Confectionner des masques et des costumes de théâtre.

• S’initier à la menuiserie pour fabriquer son propre objet en bois (voiture, bateau…).

Les activités sportives

• Randonnée en forêt, canoë-kayak, club nautique, ping-pong, football, jeux en plein air (la mer est à 15 minutes).

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