Le ski est-il en train de muter ?

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Le ski est-il en train de muter ?

Entre la transition écologique, l’ère digitale et la crise sanitaire, le ski tel que nous l’avons connu est en train de disparaître tout schuss. Mais à quoi ressemblera celui du futur ? Les réponses avec Armelle Solelhac, qui a sillonné les stations de la planète pour en sortir une étude passionnante.

Le ski à la papa, celui que nous avons connu ces vingt dernières années, a vécu. Et il n’a pas le choix, balloté entre les impératifs écologiques ; les bouleversements du digital et une crise sanitaire qui a mis tout le monde à l’arrêt ou presque. Comme l’ensemble de la société, le voilà obligé de s’adapter, et notre pays n’échappe pas à cette descente pleine d’embûches.

Grâce à l’impulsion des Jeux olympiques de Chamonix en 1924, la France est devenue le leader mondial de ce tourisme de montagne pendant près d’un siècle ; avant de perdre sa place sur le podium en 2014 au nombre de journées-skieurs au profit des États-Unis, puis de l’Autriche en 2018. 

Une clientèle de plus en plus exigeante

« Dans ce marché de plus en plus concurrentiel, les acteurs français doivent sans cesse interroger leurs pratiques pour identifier les leviers de développement permettant de rester dans le peloton de tête mondial ; l’histoire et le prestige n’étant depuis longtemps plus suffisants pour attirer une clientèle de plus en plus exigeante. » Cette sentence est énoncée par Armelle Solelhac, skieuse (très) émérite et auteure d’un rapport éclairant sur l’avenir du ski.

Malgré son titre avenant comme un mur de piste noire verglacé, Management et marketing des stations de ski (PUS – Presse universitaire du sport) est une mine d’or. Il donne des pistes sur la manière de résoudre les difficultés auxquelles sont confrontés les acteurs du tourisme de montagne ; et d’imaginer à quoi ressemblera le ski dans une dizaine d’années.

Un livre qui n’a pas été écrit par une boulimique de données chiffrées, mais bien par une globetrotteuse ayant sillonné 275 stations sur cinq continents, excusez du peu.

Les nouvelles habitudes

La pratique a bien changé, et d’abord sur les pistes. Le ski parabolique a par exemple précipité la chute du snowboard – pendant longtemps la marque du cool à la manière du skate sur le bitume. Pour nombre de skieurs, enchaîner les virages s’apparente à un jeu d’enfant. L’apprentissage du carving (tourner sans déraper) est devenu aussi aisé que ludique.

D’autant que la neige a elle aussi évolué. Le damage de nuit en fait aujourd’hui un tapis délicat ; là où les plaques de glace fauchait les imprudents à la moindre faute de carres et où les bosses faisaient redescendre le skieur moyen au niveau Flocon (chasse-neige embarrassant et cul en arrière).

Un pro de la godille monté sur des skis de deux mètres qui sortirait du coma aujourd’hui serait décontenancé. Des gens qui skient les jambes écartées dans des descentes où les bosses ont disparu, sacrilège ! « Oui, les bosses tendent de plus en plus à disparaître, confirme Armelle Solelhac. Ce qui entraîne une augmentation du hors-piste ; même si certaines stations comme Les Deux-Alpes proposent d’un côté un plateau de billard et de l’autre, un champ de bosses. »

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Moins de temps passé sur les skis

L’autre changement fondamental réside dans le temps passé sur les skis. Aujourd’hui, la moyenne se situe à quatre heures pour la descente (et la remontée, avant la Covid) des pistes ; deux heures et demi pour les activités outdoor (luge, raquettes, patins, batailles de boules de neige…) ; et deux heures pour la sieste, là où beaucoup partait dès le matin jusqu’à la dernière remontée voici vingt ans.

« C’est la fin du mythe de l’excitation permanente, martèle Armelle Solelhac. Il a été remplacé par les “4 R” : rupture, se retrouver (soi-même, en famille, entre amis), repos et responsabilité. »

La responsabilité ? Oui, car depuis quelques années, la lutte contre l’impact écologique des grandes migrations hivernales est devenue primordiale dans le choix de sa destination. Et sur ce sujet, l’Amérique du Nord a quelques longueurs d’avance sur l’Hexagone.

L’exemple américain

À la fin de l’année 2020, la petite station de ski de Sundance (Utah), plus célèbre pour son festival de cinéma que pour ses pistes noires, était vendue par son propriétaire depuis 1968, Robert Redford, à un fonds d’investissement immobilier.

Si le montant de la transaction est resté secret, l’acteur de Butch Cassidy et le Kid, très porté sur l’écologie, s’est assuré que les nouveaux propriétaires respecteraient le plan développement durable des mille et quelques hectares de la station. Car à Sundance, on skie propre. Comme à Mount Hood Meadows (Oregon), des panneaux sont par exemple placés sur les remontées mécaniques qui fonctionnent grâce à de l’énergie éolienne.

Pour Armelle Solelhac, ces stations « vertes » représentent le futur des domaines skiables. Et, selon elle, l’avance prise par les stations américaines et scandinaves sont des modèles du genre qu’il faudrait suivre à la lettre.

« Le domaine skiable de Heavenly en Californie va encore plus loin, explique-t-elle. Non seulement, il fonctionne entièrement à l’énergie éolienne, mais la station communique auprès de ses visiteurs pour les encourager à limiter leur impact environnemental. Ceux-ci sont invités à éteindre les lumières dans leurs hébergements ; à prendre des douches plutôt que des bains ; à adopter des pratiques éco-responsables. »

D’autres endroits incitent les touristes à réduire la pollution qu’occasionne leur venue. Car dans un séjour en altitude, c’est le trajet jusqu’à la destination qui pèse le plus lourd en termes d’empreinte écologique. « Ainsi, la station de Snowbird, dans l’Utah, offre 25 % de réduction sur les forfaits de remontées mécaniques et, surtout, la gratuité de la place de parking à toute voiture remplie d’au moins quatre personnes. »

Les progrès français

En France, la conscience écologique a fini par imprégner les esprits ; et les stations redoublent d’effort pour parvenir au Graal hexagonal : le Flocon vert. Créé en 2013 par l’association Mountain Riders, ce label dispense une reconnaissance aux destinations qui respectent les quelques 130 indicateurs édictés (environnement et ressources naturelles ; social et culturel ; économie locale ; gouvernance) tout en accompagnant dans leurs progrès écolos les stations qui le souhaitent.

Le but ? Influencer le consommateur dans son choix de destination de montagne et faire progresser les stations dans leur mise en tourisme durable. « On note déjà des initiatives françaises positives dans les moyens de transport, comme le funiculaire de Bourg-Saint-Maurice vers les Arcs ; l’ascenseur valléen de Saint-Lary et celui de Peyragudes ; les actions des groupes Compagnie des Alpes, Altiservice ou Labellemontagne dans leur gestion quotidienne des dameuses et de leurs ressources en énergies », note Armelle Soulelhac ; qui cite aussi en exemple les Rousses dans le Jura ou Chamrousse dans la vallée de Chamonix.

A la recherche du patrimoine

Et puis, le temps passé sur les skis rétrécissant comme peau de chagrin, des organisations comme la Facim en Haute-Savoie proposent aux vacanciers de découvrir, entre autres, l’histoire des stations où ils résident. Beaucoup de touristes considérant que les Arcs ou Flaine constituaient des verrues sur la montagne ont ainsi découvert leur histoire, compris le geste architectural qui a guidé leur édification.

Effet boule de neige : plusieurs villages d’altitude ont fait de la préservation du patrimoine une de leurs priorités. C’est le cas à Serfaus-Fiss-Ladis (Autriche), où la totalité des façades des bâtiments a été refaite au même moment et dans la même couleur pour garantir une harmonie parfaite. À Cortina d’Ampezzo (Italie), connu pour ses fresques d’époque ornant les bâtiments historiques, les nouvelles constructions sont décorées dans le même style et intègrent de nombreux trompe-l’œil. 

À quoi ressemblera le ski du futur ?

Moins de neige, moins de ski, moins de bosses (mais toujours plus de raclettes)… Les sports d’hiver existeront-ils encore dans dix ans et si oui, à quoi ressembleront-ils ? Pour Armelle Solelhac, la réponse claque comme deux carres qui s’entrechoquent. Oui, nous irons toujours à la montagne, mais nous y vivrons différemment.

« D’abord, il va y avoir une poussée de l’hypertourisme et l’expérience deviendra binaire, tout en étant complémentaire. Soit nous opterons pour l’hyperconnexion grâce aux progrès de la technologie qui deviendra un prolongement de soi et permettra une scénarisation maximale de l’expérience. Soit nous choisirons l’hyperdéconnexion et son retour à l’expérience de l’intime ; aux retrouvailles avec soi et ses proches ; à la découverte des lieux et des populations locales. Le meilleur exemple de cette tendance se situe à Pralognan, où l’hôtel La Vallée blanche garde votre smartphone dans un coffre-fort et ne propose ni wifi ni consoles de jeux. »

C’est qu’en plus de l’activité sportive, la clientèle des stations est de plus en plus demandeuse de sens : découvrir l’art de vivre de la région ; les particularismes locaux ; l’histoire de la faune et de la flore… « La population qui remplit les stations l’hiver est très urbanisée et donc à la recherche d’exotisme », explique Armelle Soulelhac.

Un séjour entre vacances et travail

Tout change et la durée des séjours n’est pas en reste. Les « worklidays » (contraction de « work » et de « holidays ») se généralisent.
« Beaucoup d’actifs ne coupent pas avec leur travail et optent soit pour des week-ends à la montagne qui débordent sur la semaine soit pour de longs séjours de quatre semaines où leur activité sportive sera moins frénétique car freinée par de longues plages consacrées au boulot. »

Les stations s’adaptent à ce nouveau paradigme, comme La Clusaz qui a ouvert un espace de coworking, Le Pêle. Enfin, la technologie continuera de tout engloutir, ce qui permettra aux moins aisés de pratiquer des activités sportives dans des espaces de montagne numériquement recréés de toutes pièces.

De son côté, la mairie de Saint-Gervais-les-Bains a mis en ligne en 2019 une ascension étape par étape du mythique toit de l’Europe, avec des images à 360° magnifiques, en solitaire. Ce qui est probablement mieux qu’en vrai, puisque l’été dernier, 30 000 alpinistes ont gravi le mont Blanc, soit environ 300 par jour. 

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