Les parfums

Les savons de Claire Castillon

Un parfum, cela met toute une vie à s’élaborer. Le plus souvent, on n’y arrive jamais. On copie, on imite, on tente le coup. Quand on ne s’attache pas pour toujours à un nom – on aimerait bien pourtant car les noms sont sublimes, Jicky, Trésor, Amour, ce sont tant de belles promesses –, on le choisit éphémère et on le multiplie. Certains en changent souvent, d’autres conservent le même. Fidélité ? Peut-être pas. Parfois il est secret, quelquefois on l’avoue. Ce serait donc un péché ? Les hommes en Habit rouge, je les ai suivis au nez. Ma mère, avant moi, filait en Italie les porteurs d’Atkinsons. Enfant, je collectionnais les flacons miniatures. Je les ouvrais et je savais : Ombre rose, Tsar, Opium, Mitsouko, Kouros, Pour un homme, L’Air du temps. Les petites fioles s’ouvraient comme de vastes fenêtres. Chaque parfum est une âme, chaque âme porte un parfum mais ne le sait pas encore. Les jeunes filles adorent les parfums à la mode. Il faut parfois du temps pour adopter l’adage : il doit vous précéder et non vous suivre, si possible. Mais pour elles, se tamponner d’une fleur-féminité à l’odeur de lessive revient à porter un fourreau ou la grâce. C’est prendre dix ou vingt ans et devenir une femme. C’est porter un bijou. Plus tard, on se rend compte que le parfum est plutôt une carte d’identité. On s’applique à trouver le bon, celui qui nous ressemble, pas celui qui raconte autre chose que nous-mêmes. Le meilleur passeport pour voyager partout, c’est l’authenticité, alors c’est compliqué. Les jeunes garçons aiment bien laisser une trace virile. Au début, c’est du brut. Plus tard, ça s’améliore. Parfois. Pas dans le métro, le matin : ça, ça ne s’améliore pas. Le jet qui doit tenir la journée tout entière doit d’abord évoluer à l’air libre, sans contrainte. Le parfum ne tolère pas d’être collé contre un autre, ou bien il vire rapidement au lourd, à la sardine.

Offrir du parfum me semble délicieux. Le voyage que cela offre à la personne qui donne est de toute beauté. Pour celui qui reçoit, tout est très différent. Le parfum idéal porte toujours un regret. S’il est marin, on pense qu’il lui manque du fruit ; s’il est fleuri, on pense qu’il lui manque de l’ombre. On veut être fatale mais pas capitonnée, on veut être mystérieuse sans sentir l’encensoir. On aime la Provence mais on ne veut plus de figue. On aime l’idée de la fleur mais en hiver, ça coince. On cherche sensualité, émotion, addiction. Comme le sucre, des parfums viennent hanter le cerveau. À cause d’un souvenir, d’un désir, ça y va. La peine est infinie quand le parfum qu’on aime ne nous va pas du tout. Je ne suis pas cela non plus, se dit-on, très déçu. Le reconnaître, c’est bien. J’ai senti récemment des beautés infinies. Ils portaient des noms de code : Santal 33, Safran troublant, Musc ravageur, Dzongka, Beige. Il y a des addictions immédiates et fatales. Rien ne me va là-dedans. À ceux qui ne trouvent jamais le leur, on offre les parfums de peau. On y croit, on y va, c’est ma peau mais en mieux : la confiance cependant s’envole et le parfum avec, qui ne tient pas, qui s’ennuie.

Il faudrait prendre le temps de chercher son parfum. Tout sentir, c’est possible. On aura beau se dire qu’on aime le musc, l’iris, certainement l’héliotrope, on se rendra vite compte que les parfums mariant les tendances adorées ne nous plaisent pas pour autant. Le parfum normalement que l’on est sûr d’aimer, c’est celui de la nuit à l’heure de la rosée, celui du bébé ou de l’homme qui se lève, celui des draps, que personne ne mettra en bouteille. On a bien essayé de nous vendre du langage, le sel d’une sueur : allons, c’est du mot marketing. Le mieux, à mon avis, c’est de s’inventer un flair. Courir les parfumeurs selon ce qu’ils nous inspirent. Essayer, laisser vivre et essayer encore. Ce serait une thérapie, ce serait un jeu mystère. Se trouver dans un flacon. En tout cas, c’est sérieux. Il y a des nuances à ne pas prendre à la légère. Surtout quand ce sont celles qui provoquent les auras.

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