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Les savons de Claire Castillon

Leurs femmes

Moi, ma femme, c’est le top, dit-il en guise de bonsoir, assurant à tous qu’elle est gaulée, qu’elle a le power et qu’en plus elle est drôle. Il détaille : humour fin, noir, pas de grosses blagues. Et puis fatale, on n’a pas idée. Sa femme devient son attribut. Il a déjà fait le coup l’autre jour. La vendre elle, au lieu de parler de lui. Une autre façon de dire « moi je ». Il insiste sur ses cheveux longs, épais, une crinière pour son âge. Quarante, quand même, ajoute-t-il. On imagine qu’au quotidien, elle le prend comme un compliment. Il va l’emmener, comme il dit, pour le dîner d’été de la boîte. Il vient aussi de préciser qu’en juillet, il compte la mettre au kitesurf. L’an dernier, il l’avait mise au paddle pour lui faire la fesse. Elle n’a pas besoin de ça puisqu’elle est déjà galbée, mais ramer debout lui a quand même gainé la cuisse. On l’attend, on a envie de la connaître, parce que l’année dernière elle avait eu un empêchement de dernière minute. Cette femme mystère, que ce type-là narre depuis longtemps maintenant sans jamais la montrer, est peut-être sa faiblesse. Existe-t-elle vraiment ailleurs que dans sa tête ? On n’est pas inquiet, sauf pour elle. Dans le cas où elle est vraiment vraie.

Un autre s’y met : la sienne était très belle avant, mais elle a morflé, en dix ans. Il est ennuyé qu’elle arrive. Je ne la touche plus depuis un an, se sent-il obligé de dire. Il pense que c’est fini entre eux mais aimerait qu’elle le comprenne seule. Hélas, elle s’accroche. La pauvre. Il s’en veut d’avoir sur le bureau une photo d’elle à dix-neuf ans. Il va passer pour un pauvre mec, alors il préfère la griller. Oui, les gosses, c’est du lourd pour le corps, explique un autre qui se sent sympa avec la sienne à ce moment-là parce qu’il ajoute : on ne peut pas leur en vouloir.
Et puis celui-ci en a honte. Il l’emmène à ce dîner de bureau mais son naturel, sa gaieté, subtile, féminine, jurent soudain avec son milieu. Lui qui aime passer pour austère, taciturne, un peu dans son coin, déteste le rire de sa femme et ça lui saute aux yeux maintenant. En tête-à-tête, elle passe encore. Mais devant des collègues de bureau, elle lui semble tellement tarte soudain. Pourquoi m’appelle-t-elle « mon amour » ? Il recule quand elle est sincère. Elle raconte qu’elle aimerait beaucoup voyager loin, et sous une tente. Il répond, crispé, que ce sera pour un autre été. Ensuite, elle a un peu trop bu, alors son rire se modifie. Il fixe son verre à lui, un verre qu’il ne descend pas alors qu’il le devrait, se dit-il, pour ne pas la voir se gâcher. Elle parle avec aisance, écoute. Il est tendu, il veut qu’elle cesse. Il pense aux autres femmes tellement mieux qui font la queue devant son bureau. Des stagiaires. Et il va piocher. Un jour. Bientôt. Et pourquoi pas demain ? Il se régale de se venger de sa femme vraiment nulle ce soir.

Dans la basse-cour des sentiments, il y a ceux qui ont confondu l’être et l’avoir et c’est flagrant. L’amour serait comme un verre d’eau dans un pays où il fait chaud. Ce verre doit sauver une âme si on le porte doucement, avec la précaution qu’il faut pour qu’il arrive à bon port sans en perdre une seule petite goutte. La route est longue, parfois dangereuse. Mais quand les lèvres destinées reçoivent le breuvage désiré, elles s’ouvrent pour boire à sa promesse. Elle est juste là, la vérité. C’est précieux, ça ne se parle pas, ça se garde secret, au fond de soi.

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