L’homme à tout faire

L’homme à tout faire

Yoga, mode, beauté… Les nouvelles passions masculines brisent les standards de la virilité.

 

Il adore cuisiner. Il fait du yoga. À l’évidence, l’homme a franchi un pas. Débarrassé du petit costume serré de la virilité – muscles / argent / foot – il a enfilé une veste d’une taille au-dessus, dans laquelle il ose librement épanouir le champ de ses envies. « Cet homme, pour qui survivre est un loisir et faire ce qu’il veut un passe-temps, a choisi la route enflammée de la liberté individuelle », indiquait déjà Riad Sattouf en 2006, dans le tome un de sa BD Pascal Brutal : la nouvelle virilité. « C’est dans les petites passions qu’on invente sa virilité », précise aujourd’hui le sociologue Jean-Claude Kaufmann. « Chacun y raconte l’histoire de lui-même », avec décontraction et sans tabou. « Si l’homme se met en cuisine, il se lâche, il est en dehors de tout héritage de gestion (vaisselle, etc.), mais dans quelque chose de beaucoup plus libre », corrobore le chef étoilé Guy Savoy.

Sur le terrain des passions

En résumé, l’homme ne fait pas des recettes, il cuisine, il invente et mène la danse des casseroles d’une main de fer, porté par un sens du plaisir. Il fait le marché, tente un cours de menuiserie ou pratique des séances de yoga tout nu pour se reconnecter avec lui-même – et rester connecté à nous. Conséquence : l’homme s’occupe de lui sans complexe aucun, car son autre hobby, c’est son image. High-tech, mode, rien n’est trop beau, ni trop cher. La preuve, les grands magasins étendent leurs rayons homme et l’ensemble du secteur mise sur ce marché dynamique, relayé par celui de la beauté : aujourd’hui, 50 % des mâles utilisent un soin de visage (étude Statista) et achètent leurs produits eux-mêmes. Le marché mondial des cosmétiques masculins s’élèverait à 38,5 milliards d’euros. Chanel vient même de lancer Boy, sa ligne de maquillage pour garçons. « Les changements que l’on observe dans les cosmétiques reflètent certaines évolutions de la société », conclut Audrey Roulin.

Masculinité : le grand mix

Selon une étude récente de l’institut Sovision (2018), « la majorité des hommes est en train de se “libérer” d’un système de valeurs masculines : moins autoritaires, ils expriment davantage leur sensibilité et ont fait évoluer la notion de virilité, préférant les valeurs d’affirmation de soi à celles de domination. » Le film Le Grand Bain en est l’illustration parfaite. L’étude révèle également que 73 % de nos congénères se réfèrent à de nouvelles masculinités. Oui, le scoop, c’est qu’il y en a plusieurs : le féministe (22 %)
« un homme qui critique les codes masculins traditionnels, impliqué dans le combat pour les droits des femmes » –, le confident (19 %) – « un homme à l’écoute, investi dans sa sphère privée, n’hésitant pas à exprimer ses émotions » –, l’influenceur (18 %) – « un homme soucieux de son image, sachant se mettre en scène, très actif sur les réseaux sociaux »
– et enfin le nouveau viril (14 %) – « l’homme qui valorise la réussite, soucieux de son apparence, aimant séduire ». C’est dire si le mâle a pris son image et son destin en main. Qu’il s’arroge à son tour le droit de tout faire, de grignoter un terrain réservé jusque-là aux femmes.

Cet « homme à tout faire » est l’incarnation d’une masculinité positive, à mi-chemin entre la variante hard et molle. Il nous change du pater familias de la France à papa des années 60 – journal et pipe au bec pour faire un break –, du métrosexuel insipide des nineties et, enfin, du macho lourdaud dont la virilité toxique, bien trop entachée par les mouvements #MeeToo, se résume à passer son temps libre à boire des coups et à mater les culs sur fond de rire gras. Loin de ces clichés surannés, cet homme qui pointe enfin le bout de son nez, et non plus de son sexe, est celui qui a retenu le meilleur de lui-même. Celui qui, si on transposait fièrement la chanson de Sardou à la gent masculine, « ayant réussi l’amalgame / De l’autorité et du charme / Qui va du grand sourire aux larmes », et, si on pouvait réinventer quelques rimes, « Être un PDG aux yeux noirs / Sexy comme autrefois les stars / Être un général d’infanterie / Faire la cuisine et le lit… »

Non pas qu’on ait envie de l’appeler « madame », loin de là, mais envie de partager avec lui, en couple, des moments d’un nouveau genre : cuisine, rugby, barbecue, voitures et sensations fortes, sans frontières établies. L’homme à tout faire, comme son nom l’indique, goûte à tout, s’émeut sans cacher ses larmes, aime de concert les potes et la famille, la viande grasse et le bio, la déco et le bricolage, bref, assume sa part « en plus », tout en restant notre « sweat homme ». Décidément, il a tout pour nous plaire.

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