Sacha Goldberger

L’été dernier, vous avez peut-être découvert en gare d’Austerlitz sa rétrospective présentant 59 images tirées sur 200 mètres de long. Des peintures flamandes revisitées aux The 770 Lubavitchs of Brooklyn, en passant par Mamika, sa grand-mère en superhéroïne, ses photos révèlent des univers comparables aux peintures d’Edward Hopper. Entre campagne de pub et clichés de cinéma, ses séries racontent des histoires qui font réfléchir ou rêver. Rencontre.

photographe de l’imaginaire

Cinq mots qui vous définissent ?
Créatif, décalé, humour, bonne humeur, positif.

Votre premier job dans la vie ?
Prof de ski nautique aux Antilles, à seize ans. J’ai aussi poncé des meubles chez un artisan qui faisait des laques de Chine à Paris ; c’était dur et beaucoup moins drôle.

Quand la photo est-elle devenue un métier ?
Hyper tard ! J’ai d’abord écrit un premier livre, Le Petit Livre de je t’aime, qui est devenu Je t’aime tout simplement (éditions du Seuil). Ce sont des déclarations d’amour à base de photos. Au départ, je ne savais pas faire de photos, j’étais directeur artistique et je dirigeais le photographe mais j’avais de vraies notions de cadre. Au deuxième livre, je suis allé voir un ami photographe qui m’a mis un Reflex entre les mains et j’ai approfondi le travail de l’image. J’ai quitté la pub et mon premier travail fut une série mode pour le WAD avec ma grand-mère.

À part Mamika, votre grand-mère, qui est votre superhéros ?
Tim Burton ! Big Fish est mon film préféré avec son univers ultra-positif. J’aime son message : « Nous sommes les histoires que nous racontons ». Dans la vie, il y a toujours plusieurs façons de voir les choses et on peut finir par vivre ce que l’on raconte.

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Outre l’esthétique et l’humour, qu’est-ce qui définit la touche « Goldberger » ?
Une envie de montrer autre chose. Je viens de deux milieux très différents qui n’ont rien à voir : une mère baronne juive d’Europe centrale, un peu fofolle, et un père bourgeois de province, Normandie, qui aimait les chevaux. Je me suis construit sur ce paradoxe et on le retrouve dans mon travail. C’est aussi ma personnalité : j’aime porter des baskets avec un costume et être habillé comme un clochard dans un grand hôtel…

Quelle est la photo célèbre que vous auriez bien aimé prendre ?
L’une des photos de la série de Natalia Vodianova signée de Paolo Reversi pour Egoïste [N° 15, NDLR]. Sublime.

Votre rêve le plus fou ?
Avoir un chez-soi dans différents endroits du monde. Avoir le luxe de vivre vraiment et de travailler à New York, au Brésil, à Los Angeles et évidemment en Europe, dans la même année…

Un paradoxe qui vous concerne ?
Je suis moi-même un paradoxe et ma vie est construite sur cela. J’ai envie de choses qui s’envisagent comme des tempêtes, alors que je suis un méticuleux. J’ai envie de tout et de son contraire. Il y a des phases très paradoxales qui se retrouvent dans ma vie personnelle et dans mes travaux.

À qui « voleriez-vous » un brin de talent ?
J’ai envie de répondre à Spielberg, bien sûr, mais Clint Eastwood me rend dingue. J’ai très envie de faire du cinéma et quand je vois ses images, sa capacité à raconter des choses avec un angle et une beauté telle ! Je suis assez fan de réalisateurs et cela se retrouve dans mon univers.

Récemment, un succès qui vous a laissé perplexe ?
Le succès de Marine Le Pen. Je n’arrive pas à comprendre. Même si on est déçu par la politique, ce qui est mon cas, comment peut-on envisager de lui confier le destin de la France, mon pays, certainement un des plus beaux du monde ? Malgré tout ce qui se passe, comment arrive-t-on à cela ? Comment peut-on aussi vite oublier l’antisémitisme ? Quand j’étais petit, on entendait : « si le FN dépasse les 15 %, on quitte le pays ». Aujourd’hui, on se dit qu’il fera 30 % au second tour !

maison_TV-FEMMEQue raconte votre dernière série, Secret Eden ?
C’est ma série préférée. Le désir, la sexualité, l’amour ont toujours été importants pour moi. Cela faisait longtemps que je voulais présenter quelque chose sur l’érotisme. La série parle d’imagination. C’est un diptyque : je prends deux photos du même endroit à une heure différente de la journée, les photos sont exposées côte à côte et si on les juxtapose l’une sur l’autre intellectuellement, cela raconte une histoire de cul ou une histoire d’amour.
L’érotisme et le désir sont très importants dans la vie. Je crois que si on montre tout, on enlève à chacun la possibilité d’imaginer. Et l’imagination permet de s’évader. Selon qui l’on est et d’où l’on vient, on voit et on interprète toujours différemment.

Racontez-nous ce dernier shooting pour Air France ?
Je fais des séries mais je travaille aussi pour la pub. Air France m’a proposé un projet impossible : photographier tous les passagers des vols inauguraux du nouveau 787. Avec deux vols par jour, on devait shooter 80 personnes en une heure et quart. C’était Hollywood sur le tarmac de Roissy ! Une séance dans des conditions réelles, de jour comme de nuit, avec une météo capricieuse. Très original.

Si vous deviez faire passer un seul message, ce serait lequel ?
Qu’il n’y a pas d’âge pour rêver et raconter des histoires. Je suis contre le réalisme.

La dernière photo que vous avez prise ?
La photo d’un pull que Netflix m’a offert, le pull le plus improbable du monde, avec Bill Murray.

Et celle qui reste sur votre fond d’écran ?
Une de mes photos préférées de Secret Eden pour l’ouverture et en fond d’écran, celle que j’ai faite de Catwoman pour la série superhéros flamande.

Enfin, vous partez vers quoi pour la prochaine série ?
Un shooting en noir et blanc minimaliste, sans décor, avec certainement des comédiens et des animaux, où l’émotion aura toute sa part.

 

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