Pourquoi une telle montée en puissance déco ? Il y a les médias, bien
sûr, qui ont mis le feu aux poudres, il y a dix ans. Si vous disiez à
un américain que Martha Stewart (prêtresse télévisuelle absolue de
l’univers de la maison made in US), n’aurait jamais trouvé un producteur
dans les années 90, il ne vous croirait pas. Surtout, vu la masse de
dollars générée depuis. Les médias ont senti le vent tourner, mais leur
rôle n’est sans doute qu’un catalyseur. Une autre responsable, vous ne
devinerez jamais... La crise ! D’un point de vue psychologique,
d’abord, décrypte Marie-Jo Mallait, rédactrice en chef du magazine de
Maison et Objet, « on peut se restreindre sur la mode, mais la maison
est un fondamental, donc on lésine moins. ».
Côté marques,
l’explication est multiple. D’abord, il y a eu une idée marketing
géniale d’un certain Ralph Lauren. « Il est le premier à avoir
transformé sa marque en un style de vie global ». Tout le monde s’est
rué sur le concept, car le lifestyle en question est aussi un moyen de «
capturer une clientèle de plus en plus volatile », que l’on inclut dans
un projet global, un club. Et puis, en période de crise, là encore, il
convenait de « ne pas danser sur un seul pied, et donc se diversifier ».
Ensuite, il y a le pur calcul. François Bernard, qui dirige
l’agence Croisements, et conseille de nombreuses enseignes de déco sur
les tendances, l’achat, et les collections, le sait : « On se développe
selon une logique d’investissement. On évalue par sondage. Par exemple,
si les consommateurs investissent X millions dans la garde-robe, on peut
évaluer à quoi cela correspond (en millions d’euros également) en
potentiel d’investissement dans la maison. On effectue ce calcul, et
puis on lance une branche « maison » d’une marque ! ». Bref, on ne le
dit pas assez : la mode, c’est avant tout des mathématiques !
« De vrais analystes donnent le ton »L’arrivée
de toutes ces nouvelles lignes nécessitait une organisation. Et puisque
ce sont des marques de mode qui se sont emparées du domaine de la
maison, elles y appliquent leurs règles. La naissance des tendances en
déco, ça se passe comme ça : chaque saison, les décorateurs ou stylistes
de mode travaillent, d’après les mêmes tendances, relayées à l’unisson
par les magazines. Difficile de ne pas savoir ce qui est « in ». Avec la
globalisation des marques à travers le monde, le style des collections
ne change même plus d’un pays à l’autre. On a eu du Baroque, des
pampilles et chaises Louis XV en noir mat dans les restos, les hôtels,
déclinées chez les particuliers de Paris à New-York, en passant par
Paros !
Ironie du sort : on ne peut plus voir un lustre noir à pampilles sans taxer son propriétaire de has been…
Qui
est donc à l’origine de ces influences identiques ? Y a-t-il un G20 des
plus grands stylistes et designers qui voteraient à main levée pour le
camaïeu de pastel en été et le retour aux 50’s ? Heureusement, ceux qui
donnent le ton sont, avant d’être des chefs d’orchestre, de vrais
analystes. On les appelle les chasseurs de tendances ; eux préfèrent le
terme de visionnaires qui « saisissent l’essence de ce qui nous entoure,
explorent l’intemporel, repèrent les attitudes et les envies qui
façonneront demain » comme se définit l’agence Sensibilities. Ces
bureaux de style sont des observatoires de la société et des modes de
vies à travers le monde. Le plus connu : le bureau de style éponyme de
la prêtresse des tendances : Nelly Rodi. Elle explique que « ce métier
est venu de la mode dans les années 70, puis il s’est étendu à la
décoration d’intérieur dans les années 80 et ensuite, à la cosmétique.
Des comités d’industriels travaillaient d’abord ensemble pour pouvoir investir dans les matières premières sans se tromper ».
« Concrètement, ça donne quoi pour 2011 ? »L’actualité,
la sociologie, et l’économie sont décryptées. Des groupes de designers,
stylistes, architectes s’inspirent de leurs voyages, de la rue,
d’expos. Il en émerge une notion, et des scénarios (quatre par saison)
qui donnent une prévision deux ans à l’avance. Ils sont déclinés dans
d’épais cahiers de tendances, les fameux, qui annoncent tels des oracles
les sensibilités à venir en matière de design, d’atmosphères et donc de
couleurs, de matières, mais aussi de goût et de style de vie. Vendu à
des industriels entre 2 000 et 5 000 euros, les styles décrits ont
intérêt à être appréciés par le consommateur final. C’est là que le
marketing intervient.
Alors concrètement, ça donne quoi pour
2011 ? Quatre influences ont été présentées par les trois tendanceurs
qui président à l’« Observatoire » du Salon Maison & Objet. Le
cahier d’inspirations intitulé « Intensité », donne le ton : « Dans une
époque sous tensions, on a envie de vivre plus et mieux. ». François
Bernard, lui, préconise le Un-plugged : « On débranche, on ralentit et
on cultive la frugalité joyeuse du temps retrouvé. ». Ce sera « Hypnotic
» pour Vincent Grégoire chez Nelly Rodi : « le temps des métamorphoses,
le mouvement, la lumière et les effets 3D dynamisent les espaces,
révélant de nouvelles perspectives. ». Enfin, Elizabeth Leriche nous
emmène vers la « Haute Tension » avec « des moments forts et des
émotions exacerbées, le chaud et le froid », « une variation de «
l’intensité de la lumière et des couleurs, qui rehausse les effets
tactiles des matières à surprises ».
Ça vous paraît flou ? Pas de
panique, ces recommandations ne s’adressent pas, en premier lieu, au
tout venant. Ce sont d’abord les « puristes », les gens vraiment proches
du design, qui les relaient. Mais elles s’impriment ensuite à tous les
niveaux du marché.
« L’accession à un plus grand degré de plaisir, de désir, de mieux vivre »L’avantage
du raz de marée décoratif qui en résulte, c’est que tout le monde en
profite. C’est plus beau, il y en a plus, c’est moins cher. Et puis, se
réjouit François Bernard, les écoles d’art forment de plus en plus de
jeunes qui arrivent sur le marché avec beaucoup de nouvelles
propositions. C’est du coup, pour chacun, « l’accession à un plus grand
degré de plaisir, de désir, de mieux vivre. La maison est un endroit de
paix où l’on se cultive mieux, où l’on grandit mieux ». L’inconvénient,
c’est une certaine standardisation. « L’importation systématique est un
phénomène très récent. Avant, pour des objets « exotiques », on allait
chez un spécialiste. Maintenant, tout le monde fait des containers. ».
On ne s’étendra pas sur les délocalisations, pertes d’emploi et de
savoir faire en Europe. L’autre revers un peut troublant, c’est la
banalisation de la copie qui « n’est plus sacrilège ni de mauvais goût».
Tellement jolie, votre fausse statuette Massaï... Mais attention, il y a
un effet inattendu, car pour l’expert, « les créateurs cherchent à
créer des choses peut être moins facilement copiables, mais du coup,
aussi, moins facilement consommables. »
De la standardisation comme moteur d’une nouvelle avant-garde? A
voir... Quoi qu’il en soit, en 10 ans, la maison a pris « une place
grandissante aussi bien dans l’économie des gens que dans leur affect,
conclut François Bernard.
On réinvestit la sphère privée, la maison
devient un territoire de liberté, d’expression ». Les modes se suivent :
cette année, on a observé un essor de l’ « outdoor », de l’enfant, de
la cuisine, du bien-être. On soigne la maison comme on soigne le corps,
elle devient « une seconde peau ». Que peut-on inventer pour l’avenir? «
La dématérialisation, prophétisent les spécialistes. Une décoration des
émotions, par des objets, mais aussi par des dispositifs, dans toute la
maison, de sons, d’odeurs, de lumières », bref, par les cinq sens.
L’aventure ne fait que commencer...