Claude Monet Giverny

Sur les pas de Claude Monet à Giverny

Nous avons suivi les pas de Claude Monet jusqu’à Giverny : le jardin qu’il a façonné comme une œuvre, la maison qu’il n’a plus quittée, le bassin qu’il a peint jusqu’à ne plus voir.

Lola Bondu

Huit heures du matin. La gare de Vernon s’agite sous une lumière de craie. Sur le quai, un seul café en gobelet, une valise à roulettes qui claque sur les pavés, et déjà cette odeur d’herbe mouillée et de vase douce qui annonce quelque chose. La navette pour Giverny ne part pas avant neuf heures. On a le temps. On longe le fleuve, on traverse Vernonnet, ce hameau de rive droite où Pierre Bonnard vécut 26 ans dans l’ombre de son illustre voisin, et peu à peu la vallée s’ouvre, les collines boisées se referment de chaque côté comme des coulisses. On comprend, avant même d’avoir rien vu, pourquoi Claude Monet, en apercevant tout cela depuis la fenêtre d’un petit train en 1883, a décidé de s’arrêter. Et de ne plus jamais vraiment repartir.

Il cherchait alors à fuir Paris, ses commérages et ses rivalités. C’est depuis ce train entre Vernon et Gasny qu’il aperçoit Giverny pour la première fois. Le village ne compte que 279 habitants, presque tous agriculteurs. Il loue d’abord la grande maison rose au crépi de mortier, puis l’achète en 1890 pour vingt-deux mille francs, quand la vente de ses toiles lui en donne enfin les moyens. Il ne la quittera plus. Quarante-trois ans dans ce village de l’Eure, dont il remodèle le jardin comme on compose un tableau – ce qui est précisément l’idée, soit dit en passant. Jamais encore un peintre n’avait à ce point façonné son motif dans la nature avant de le peindre, créant son œuvre deux fois.

Un jardin peint 45 fois

La maison, aujourd’hui gérée par la Fondation Claude Monet, s’explore comme on entrerait dans sa tête. Les portes et volets verts, la salle à manger jaune de chrome vif, la cuisine aux murs carrelés de faïence bleue et blanche en céramique de Rouen : Monet habite ses couleurs autant qu’il les peint. Aux murs de toutes les pièces, sa collection d’estampes japonaises de quelque 250 pièces, dont un exemplaire de la Grande Vague d’Hokusai.

Mais c’est une fois dans le jardin que le visiteur ralentit vraiment. Monet achète ce terrain marécageux en 1893, fait détourner un bras de l’Epte pour alimenter un étang, plante des saules pleureurs, des glycines, des azalées, construit le pont japonais. Il le peindra quarante-cinq fois. Quarante-cinq fois le même motif, à des heures et des saisons différentes… et chaque toile est unique.

Sa méthode des séries naît ici, dans cette obsession de capter la lumière changeante plutôt que la chose elle-même. Il engage jusqu’à sept jardiniers, dont l’un est chargé quotidiennement d’enlever les gouttes de pluie ou de rosée sur les nénuphars. Venez tôt, ou en semaine. Le bassin mérite d’être vu dans le calme : ses reflets, ce monde inversé et tremblant, sont ce que Monet cherchait à saisir jusqu’aux dernières années de sa vie, y compris quand il n’y voyait presque plus.


Lire aussi : Sur les pas d’Oscar Wilde à Dublin


Car l’histoire de Monet à Giverny est aussi celle d’un homme qui peint dans le noir croissant. Une double cataracte est diagnostiquée en 1912. Pendant des années, il hésite à se faire opérer, tergiverse, écrit à son ami Georges Clemenceau qu’il a trop peur du résultat. L’amitié entre les deux hommes est l’une des plus belles de l’époque : il reste 153 lettres du Tigre au peintre, enjouées, fraternelles, dans lesquelles le Père la Victoire joue souvent le soutien moral auprès d’un Monet qui doute.

Une note de leur correspondance avec le chirurgien Coutela précise, comme en passant, que « Monet déjeune à midi tapant ». Un détail minuscule qui dit tout de l’homme : méthodique, ancré dans ses habitudes, et vivant au rythme de la lumière. C’est Clemenceau qui finit par le convaincre de se faire opérer en 1923, pour qu’il achève ses Nymphéas.

Monet meurt trois ans plus tard, le 5 décembre 1926, à 86 ans, dans sa maison. Clemenceau est à son chevet. Lors de l’inhumation, il arrache le drap noir du cercueil : « Non ! Pas de noir pour Monet, le noir n’est pas une couleur ! » Il lui substitue un tissu aux couleurs des pervenches, des myosotis et des hortensias. La tombe, au cimetière de l’église Sainte-Radegonde, est toujours fleurie.

Colonie de peintres

Ce que l’on raconte moins, c’est que Monet n’était pas seul à Giverny. De 1885 à la Première Guerre mondiale, le village accueille une colonie d’artistes qui fait de lui l’un des berceaux de l’impressionnisme américain. Tout commence quand Willard Metcalf, jeune peintre américain formé à Paris, découvre par hasard que le maître habite ici, et le répand autour de lui. Bientôt, une horde d’artistes débarque chaque été, loge chez Angélina Baudy, propriétaire d’une buvette-épicerie devenue hôtel par nécessité.


Lire aussi : Sur les pas de Gauguin à Pont-Aven


L’Ancien Hôtel Baudy est encore là, rue Claude Monet. Aujourd’hui, l’accès est libre à la roseraie et à l’atelier d’artiste d’époque construit en 1887, verrière au nord, resté dans son jus. John Leslie Breck, Theodore Robinson, Lilla Cabot Perry se lient d’amitié avec Monet. Theodore Butler va même plus loin : il épouse Suzanne Hoschedé, belle-fille du peintre, et s’installe définitivement dans le village. On estime qu’entre 300 et 500 artistes de 18 nationalités différentes ont fréquenté Giverny sur cette période.

Pour prolonger la journée, le Musée des Impressionnismes raconte cette colonie avec ses expositions temporaires. À Vernon, le musée Blanche Hoschedé-Monet (rebaptisé en 2024 du nom de la belle-fille du peintre) conserve une collection impressionniste qui compte l’un des quatre tondos des Nymphéas existant au monde, offert par Monet à la ville. Si vous êtes venus à coups de pédale, la Seine à Vélo relie les deux sites le long du fleuve.

Pour le déjeuner, on se rend à l’Ancien Hôtel Baudy pour l’atmosphère, ou le Jardin des Plumes, une étoile détenue par son chef David Gallienne, pour la gastronomie. Monet aimait rappeler que, quand le soleil se couchait, il n’avait plus qu’à aller dîner et se coucher. Tout était dans la lumière. Et tout y reste.

Maison & jardins de Claude Monet, 84 rue Claude Monet, Giverny. Ouvert du 1er avril au 1er novembre 2026, de 10h à 18h. Attention, réservation fortement recommandée. Depuis Paris Saint-Lazare : train jusqu’à Vernon-Giverny, navette 5 euros le trajet simple. claudemonetgiverny.fr


Lire aussi : Sur les pas de Marcel Proust en Auvergne


Photo de Une : Maison et jardins de Claude Monet à Giverny

Partager cet article

A lire aussi
Claude Monet Giverny

Sur les pas de Claude Monet à Giverny

Nous avons suivi les pas de Claude Monet jusqu’à Giverny : le jardin qu’il a façonné comme une œuvre, la maison qu’il n’a plus quittée, le bassin qu’il a peint jusqu’à ne plus voir.

compagnie ponant croisières

Croisières chics, classe France

Depuis 35 ans, la Compagnie Ponant cultive sa singularité cinq étoiles : petites unités de grand confort, découvertes savantes, expéditions audacieuses, gastronomie soignée, élégance… Ses navires tracent à travers le monde des routes inédites, jamais répétées.

nuits étoilées ritz paris

Le Ritz Paris lance son festival

Du 13 au 15 juin 2026, le Grand Jardin du Ritz Paris se transforme en scène à ciel ouvert pour accueillir les Nuits Étoilées, un festival inédit mêlant opéra, danse et musique orchestrale. Trois soirées, trois univers, une seule certitude : on veut y être.

île de herm

L’île de Herm, là où le temps s’arrête

À seulement 20 minutes en bateau de Guernesey, l’île de Herm est un sanctuaire naturel reconnu à l’international, sans voitures, sans foule, avec des plages classées parmi les plus belles d’Europe. Un condensé de nature préservée, d’histoire et de slow life insulaire à portée de main depuis la France.