Vingt bougies

Nicolas d’Estienne d’Orves

Avoir vingt ans

On connaît la phrase de Paul Nizan, qui défend de considérer vingt ans comme le plus bel âge. Faisons pourtant mentir Aden Arabie, du moins détournons son propos : ce qui est lumineux, à vingt ans, ce sont les deux décennies à venir. On sort à peine de l’adolescence, on est encore sans filtre, on prend la vie en pleine gueule, on panse des plaies qu’on croit inguérissables. Mais, désormais, tout ne pourra être que mieux. Les passions qui ravageaient l’ancien enfant à peine adulte vont s’apaiser, pour se muer en outil d’appréhension du monde, en mode de vie. En un mot : pendant vingt années, on édifiait le phare ; les vingt suivantes, on profite de la vue, on voit plus loin, plus beau, plus fort.

Il en est de même pour un journal. Une revue est un baromètre de tendance, la vue en coupe d’une sensibilité globale, le miroir d’une société prise à un instant T.

Voilà vingt ans qu’Infrarouge joue ce rôle, insinuant son regard mutin, frondeur et toujours glamour dans des lieux de confort et d’exception. Ces deux premières décennies lui ont appris à observer le monde avec un œil gourmand, mais jamais complaisant, car sa main caresse, mais elle peut aussi griffer. Ce qu’il faut maintenant attendre, espérer, c’est que le monde, la vie, continue elle-même de se refléter dans cette glace si enjôleuse. La « con-fusion » de la culture et de l’art de vivre permet un glissement commode entre le plaisir et le savoir (bien que l’on ne sache plus vraiment où commence l’un et où finit l’autre). Infrarouge danse sur cette ligne de crête ténue mais revigorante, qui est bien à l’image de notre époque, où tout se fait à pas de loup.

Place au goût !

Ce qu’il faut espérer des vingt prochaines années ? Que les gens prennent les choses plus au sérieux que la propre image qu’ils s’en font. Que la gourmandise continue de dicter le beau et le bon, comme en témoignent toutes ces tables ébouriffantes qui pullulent en France depuis le début des années 2000. Que l’idéologie laisse place au plaisir, dans une ville comme Paris si souvent vérolée par des oukases arbitraires, au nom d’une écologie qui n’a de verte que les intentions. Que le luxe et la fripe ne deviennent pas la teinte unique des beaux quartiers de Paris, remplaçant trop souvent petits commerces, cinémas et librairies. D’une manière générale, que l’esprit village conserve sa primeur, dans un monde de globalisation forcenée. Que l’on puisse se dire des mots doux sans passer par un Smartphone, aborder une jolie fille sans être dénoncé sur Twitter, retrouver l’innocence d’un rapport direct, quand tout est mouliné par le filtre des réseaux sociaux. Que la tyrannie de la bonne conscience s’estompe au profit d’une parole plus libre, plus saine. Appeler un chat un chat est devenu une provocation et, à force de lisser son langage, on verse dans l’autocensure par crainte de blesser une hypothétique communauté, quelle qu’elle soit.

Voilà bien le vrai combat des vingt prochaines années : ne plus se museler, s’autoriser à dire. Coupez les ailes d’un oiseau, il meurt ou se fait poisson. La parole doit s’envoler, libre de contraintes, sinon elle perd sa saveur et devient du carton. Il faut avoir le courage de ses mots. Dans une revue, rien de plus important : le sens du mot juste, la précision, la nuance. À l’heure de l’écriture saucissonnée par les SMS, rabotée par les tweets, décapitée par les apocopes, retrouvons la prodigieuse richesse des synonymes, la beauté inépuisable du lexique. C’est ici l’écrivain qui parle, mais une langue sans profondeur s’assèche et finit par mourir. Par le fond et la forme, redonnons-lui du sel, du poivre, du piment, des épices, de la folie, de l’ambiguïté, du charme, de l’érotisme, de la gourmandise. Bref : du goût. Et retrouvons-nous dans vingt ans, pour dresser le bilan de ce joli dictionnaire !

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