Les 78 vignerons alsaciens représentés à l’Exposition universelle d’Osaka peuvent se réjouir ! Avec une affluence quotidienne moyenne de quelque 26 000 visiteurs sur le Pavillon France, leurs vins d’Alsace ont bénéficié d’une vitrine exceptionnelle pendant six mois.
Résultat : « Les commandes de leurs importateurs japonais ont été multipliées par deux, et même par quatre pour certains », rapporte Philippe Bouvet, directeur marketing du CIVA (Conseil Interprofessionnel des Vins d’Alsace). Surtout, « cela a permis d’accompagner de manière spectaculaire la montée en gamme et l’entrée des vins d’Alsace dans la cour des grands. C’est une trace incontestable qui marque un jalon dans l’histoire du vignoble et ancre les nouvelles marches franchies », poursuit-il. Carolyn Sipp – dixième génération de la Maison Sipp Mack – en témoigne : « Cela a été un vrai coup de projecteur, avec des accords mets-vins exceptionnels. »
Des pinots noirs en pleine ascension
Naturellement, les vins d’Alsace n’auraient jamais pu prétendre représenter le meilleur du savoir-faire français si le contenu des flacons n’avait pas évolué. À commencer par les vins rouges.
Sur les 51 Grands Crus d’Alsace, trois sont désormais reconnus en pinot noir, cépage bourguignon par excellence : Kirchberg de Barr et Hengst depuis 2022, ainsi que Vorbourg depuis juillet 2024. Une première pour la région. « C’est la récompense de décennies de travail, et certainement celle de la toute dernière génération », commente Philippe Bouvet.
Parmi eux, le Domaine Muré à Rouffach pourra désormais apposer la mention « Grand Cru » sur son Pinot Noir « V » 2024, disponible en juillet 2026. « Ce cépage a aujourd’hui vraiment sa place en Alsace. Sur notre domaine, cela représente 25 % des surfaces », indique Véronique Muré, 12e génération avec son frère Thomas.
Antoine Schutz, directeur marketing de la Famille Ruhlmann-Schutz, en témoigne également : « On cherche à investir sur ce cépage. On en a d’ailleurs planté en plein cœur de notre Grand Cru Frankstein il y a quatre ans, dans l’espoir de sortir d’ici quelques années un vin encore supérieur à notre pinot noir barrique et de revendiquer une appellation Grand Cru. » Il constate : « Avec le réchauffement climatique, le pinot noir se plaît davantage en Alsace aujourd’hui qu’il y a une quinzaine d’années. »
Si chaque domaine travaille ce cépage rouge différemment, selon son terroir, de plus en plus tendent à se rapprocher du style bourguignon. Ainsi, Annabelle Braun, nouvelle génération du Domaine Camille Braun à Orschwihr, forte de ses expériences dans deux vignobles de Bourgogne, apporte une approche renouvelée de la vinification. À la tradition alsacienne, elle préfère des macérations plus légères. Son AOC Alsace Pinot Noir 2023 Lieu-Dit Bollenberg illustre ce travail minutieux, révélant l’identité d’un sol calcaire : robe intense, arômes de cerise noire et de poivre, bouche ample et équilibrée.
Nouvelles pistes
« Une syrah là où on ne l’attend pas. » Le commentaire qualifiant la cuvée Syrah – La Piste Noire du Domaine Jean-Baptiste Adam est explicite ! Effectivement, qui aurait pensé à ce cépage originaire de la vallée du Rhône en Alsace ?
Laure Adam en a eu l’idée après un test non concluant de gewurztraminer sur une parcelle granitique, baptisée « piste noire » en raison de son inclinaison, sur le Grand Cru du Wineck-Schlossberg. « Ce gewurz ne nous a jamais plu, parce qu’exposé plein sud et sur de la caillasse. Il souffrait trop de la chaleur et de la sécheresse. Chaque année, on avait un vin avec trop d’alcool, et donc on ne l’a jamais sorti en Grand Cru », commente la vigneronne, 15e génération du domaine familial, fondé en 1614.
Conseillée par un ami de l’appellation Saint-Joseph, Laure Adam va au bout de ses idées et surgreffe de la syrah sur le gewurztraminer. L’expérience est réussie ! Le millésime 2023, le premier, est très équilibré, délicat, frais, sur le fruit, avec une légère note florale.
Des vins de gastronomie
« Le millésime 2025 est encore en élevage, mais il promet d’être incroyable », annonce-t-elle avant de poursuivre : « J’ai fait ça aussi pour mes enfants, parce qu’avec le réchauffement climatique, on voit bien que le gewurztraminer ou le riesling ne réussissent plus sur certains terroirs. Donc, c’est à nous de commencer à planter autre chose et de voir comment ça va évoluer. J’espère bien sûr qu’on gardera aussi nos cépages alsaciens. Mais je pense que c’est une ouverture d’esprit aussi de dire : “on va essayer”. »
Cette démarche a également été menée par le Domaine Muré qui, dès 2010, a planté six rangs de syrah pour étudier son comportement sur un terroir argilo-calcaire. Challenge relevé depuis : devant la demande des clients, le domaine propose désormais une cuvée spéciale.
Bien qu’encore anecdotiques, ces initiatives marquent une montée en gamme, et la volonté de la nouvelle génération de répondre à l’évolution des goûts des consommateurs, tout en poursuivant et magnifiant les sept cépages des appellations contrôlées Alsace et Crémant d’Alsace (pinots noir, blanc et gris, riesling, muscat, sylvaner et gewurztraminer), sur des terroirs qui ont chacun leur spécificité. Objectif : les positionner comme de véritables vins de gastronomie.
En avril 2024, la famille Ruhlmann-Schutz a ainsi remporté le Grand Prix du Jury du Mondial des Vins Blancs à Strasbourg avec son Gewurztraminer Vendanges Tardives 2021. Trois mois plus tard, Serge Dubs, meilleur sommelier du monde en 1989, qualifie la cuvée Héritage, réserve perpétuelle, comme « l’un des meilleurs crémants du monde ».
Ces jeunes vignerons s’adaptent et évoluent. En 2009, Carolyn Sipp accepte de revenir au domaine familial à une condition : le passage en bio. « Pour moi, c’était la base. Au bout de 15 ans, les racines sont plus profondes, on a plus de minéralité et de profondeur dans les vins », remarque-t-elle.
À cette conversion, elle a également ajouté une réduction du soufre et choisi de vendanger parcelle par parcelle, en goûtant le raisin pour mieux ressentir le niveau de maturité. Les résultats confirment ces choix. Présent au Japon, l’AOC Alsace Grand Cru Rosacker Riesling 2020 Bio a été qualifié par Xavier Thuizat, meilleur sommelier de France en 2022, de « grand vin de gastronomie » offrant « un superbe nez grillé très noble, d’une complexité inouïe, et une bouche superbe avec un tactile qui fait saliver ». Le fruit de la patience et de la persévérance ! « Le millésime 2025 est encore en élevage, mais il promet d’être incroyable. »
Laure Adam
Aujourd’hui, près de 37 % du vignoble alsacien est conduit en agriculture biologique (certifié ou en conversion). Au Domaine Sainte Joie, Gilles Meyer s’inscrit dans cette philosophie, s’attachant à ses intuitions et à son ressenti pour chacun des cépages travaillés.
Paul Bott, septième génération du Domaine Bott Frères, a profité quant à lui des vacances de ses parents fin août 2008, année de vendanges précoces, pour vinifier son premier crémant zéro dosage. Baptisé « Cuvée Paul », c’est aujourd’hui le vin le plus vendu du domaine, certifié bio depuis 2022.
Sur le domaine familial en biodynamie, Laure Adam a choisi d’élever le riesling Alsace Grand Cru Wineck-Schlossberg en cuve ovoïde pour lui apporter une structure verticale, des notes salines et des arômes d’agrumes. Quant au pinot gris, la décision a été prise, avec son père, de ne faire que du sec. Elle assume : « Pour moi, c’est davantage l’avenir de l’Alsace. Je pense que, quand il y a trop de sucre, on ne sait plus à quel moment le boire. On présente donc un pinot gris sec qu’on va pouvoir déguster de l’apéritif jusqu’au fromage. » Autant d’exemples qui séduisent de plus en plus les sommeliers… et les grandes tables à des tarifs (encore) abordables !
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Photo de Une : © VUANO – Comité des Vins d’Alsace



