Roulements de tambour : le nouveau roman de David Foenkinos vient de sortir en librairie ! Vingt ans après ses débuts, l’écrivain est devenu l’un des auteurs français les plus lus de sa génération. Depuis le succès de La Délicatesse, vendu à plus d’un million d’exemplaires et traduit dans de nombreuses langues, ses livres circulent dans le monde entier et totalisent plusieurs millions de ventes.
Dans Je suis drôle, son héros, Gustave Bonsoir, est persuadé que sa vie passera par l’humour : il veut devenir une star du stand-up et pense que faire rire est la voie la plus sûre vers la reconnaissance et l’amour. Mais, comme souvent chez David Foenkinos, le destin bifurque. En poursuivant obstinément ce rêve, Gustave finira par découvrir sa véritable place – et l’amour – dans une direction presque opposée. Un tel succès littéraire n’arrivant jamais par hasard, nous avons tenté de découvrir les recettes d’une star des lettres.
Explique-nous le secret de tes arcs narratifs.
David Foenkinos : Ça commence mal : je n’ai pas vraiment de secret. C’est mon vingt et unième roman, et j’ai le sentiment de n’avoir jamais abordé un livre de la même manière. Il importe pour moi d’être dans la réinvention permanente. Je me suis posé cette question très tôt, notamment après le succès de La Délicatesse. Il s’agissait de mon huitième roman et, soudainement, il a rencontré un très large public alors que le tirage initial était de quatre mille exemplaires. Ma première réaction a été de me dire que je ne voulais surtout pas écrire La Délicatesse 2. Alors, j’ai écrit Charlotte en changeant complètement d’univers, de ton, de sujet.
En réalité, les livres se fabriquent souvent d’une manière assez étrange. Les idées surgissent séparément et finissent par s’emboîter les unes dans les autres, comme des poupées russes. Pour Je suis drôle, par exemple, l’idée de départ n’était même pas celle d’un personnage qui veut faire rire. Tout est parti d’un projet imaginaire de musée de la Tristesse inspiré par le musée des Séparations, que j’avais découvert quelques années auparavant à Zagreb et qui m’avait beaucoup marqué. Je trouvais l’idée formidable.
Pendant longtemps, je me suis demandé comment raconter quelque chose autour de ça. Et puis le personnage de Gustave Bonsoir est arrivé. Mais ça ne se fait jamais d’un seul coup. Sur ce livre, j’ai été bloqué pendant neuf mois. Je n’arrivais pas à comprendre mon personnage, je ne savais pas exactement quelle direction donner à l’histoire. Donc, les arcs narratifs ne sont jamais des plans très précis : je les découvre plutôt en avançant.
Explique-nous le secret du choix de tes héros.
David Foenkinos : Mes romans racontent souvent un destin. Un personnage qui pense aller vers quelque chose et qui finit par découvrir autre chose. Dans Je suis drôle, Gustave est convaincu que sa vocation est de faire rire les autres, qu’il s’agit de la voie royale pour être aimé et reconnu, pour exister. Ce sera un échec cuisant et il va se révéler dans un univers différent. J’aime beaucoup l’idée qu’à un moment de la vie, on puisse s’acharner dans une voie qui n’est pas vraiment la bonne, avant de découvrir plus tard où l’on est vraiment à sa place.
Je suis aussi très attiré par les personnages fragiles, qui portent une fêlure. En écrivant ce livre, je pensais beaucoup à John Lennon. Il avait cette blessure initiale – une mère morte très jeune, un père absent – et, malgré la gloire et l’amour, il restait quelqu’un de fragile et d’insatisfait. Gustave Bonsoir est un peu comme ça : à la fois très sûr de lui et profondément fragile, supportant mal l’échec. Voilà pourquoi il rompt parfois ses relations autour de lui : l’échec est plus facile à vivre quand personne n’en est le témoin. J’aime aussi que les personnages ne décident pas tout. Dans la vie, on est souvent orienté par des rencontres, des événements imprévus. Il y a toujours deux ou trois aiguillages qui changent une trajectoire. J’aime que cette part de destin existe dans mes romans.
Explique-nous le secret de ton style assez simple.
David Foenkinos : Ce n’est pas une intention. Je sais qu’on dit souvent que mon style est simple, que les phrases sont courtes, que la narration est très fluide, mais je ne le recherche pas consciemment. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’histoire. J’accorde énormément d’attention à la narration, au fait de raconter quelque chose de limpide. Je lis beaucoup de manuscrits et, parfois, je ne comprends pas où l’auteur veut aller.
Pour moi, l’histoire doit être très lisible, ce qui ne veut pas dire que la langue est secondaire, au contraire. Une fois que je dispose de l’ossature du récit, je commence vraiment le travail d’écriture. Je réécris énormément. Je préfère même la réécriture à l’écriture. Écrire, c’est souvent un combat avec l’histoire : tu cherches la bonne direction, tu doutes beaucoup, alors que la réécriture est un travail plus précis sur la langue, le rythme, les nuances. Pour moi, l’essentiel est que quelqu’un qui ouvre un de mes livres reconnaisse une voix – qu’il aime ou non le livre.
Explique-nous le secret de tes idées de romans.
David Foenkinos : Elles arrivent par fragments. Je peux avoir une intuition, une image, un lieu, une situation qui reste longtemps dans ma tête, parfois pendant des années. Puis d’autres éléments viennent se greffer dessus. Pour Je suis drôle, il y avait ce musée de la Tristesse, mais aussi cette réflexion sur l’humour comme manière d’exister socialement. Je vois beaucoup d’adolescents autour de moi qui passent leur temps à regarder des vidéos drôles : l’humour est devenu une manière très contemporaine d’être aimé. Petit à petit, je me suis demandé quel personnage pourrait porter cette obsession. Quelqu’un qui pense que la drôlerie est la seule manière de ne pas être encombrant, de ne pas gêner les autres. Ensuite, il faut creuser le personnage, réfléchir à ce qu’il va vivre, à ce qui peut lui arriver.
Explique-nous le secret de ton rythme d’écriture – presque un roman par an.
David Foenkinos : En ce moment, j’écris effectivement presque un roman par an, mais cela ne repose pas sur une stratégie. À une époque, je réalisais des films, j’écrivais des scénarios. Aujourd’hui, je me consacre davantage aux romans, même si je continue à travailler pour le théâtre et sur d’autres projets. Mais surtout, j’ai besoin d’avoir quelque chose en tête.
Dès que je termine un livre, je commence à chercher le suivant : c’est presque obsessionnel. Je dors très peu, mon cerveau est toujours en activité. Même quand je n’écris pas, je pense à mes livres. Je peux être en vacances, lire, me promener, mais l’histoire continue à tourner dans ma tête. En réalité, j’écris beaucoup quand je n’écris pas.
Explique-nous le secret de ton succès auprès du lectorat féminin.
David Foenkinos : C’est assez mystérieux. Depuis quelques années, je constate aussi que je suis énormément lu par les jeunes filles. C’est très surprenant pour moi parce que, quand j’étais adolescent, je ne lisais pas beaucoup. Au Salon du livre, par exemple, il y a souvent des lycéennes qui viennent me voir.
Certaines m’écrivent sur Instagram, d’autres se font tatouer les titres de mes livres… C’est troublant. Je pense que Charlotte a joué un rôle important. Le livre est beaucoup étudié à l’école, surtout depuis le Goncourt des lycéens. Il constitue désormais une sorte de porte d’entrée dans mon univers. Il y a aussi Vers la beauté, un livre très grave sur une agression sexuelle. Je l’ai écrit à l’été 2017, juste avant l’affaire Weinstein. Beaucoup de jeunes lectrices m’ont dit qu’il les avait profondément touchées. Et puis il y a Numéro deux, sur le casting d’Harry Potter, qui a aussi beaucoup circulé chez les jeunes lecteurs.
Explique-nous ton plan secret pour te faire une place durable dans la littérature française.
David Foenkinos : Aucun, zéro ! Je ne pense pas du tout à la postérité. On ne peut pas savoir quels écrivains resteront. Si, dans les années 1970, quelqu’un avait dit que Romain Gary ou Françoise Sagan seraient encore très lus cinquante ans plus tard, beaucoup lui auraient ri au nez. Le prochain livre est la seule chose qui m’intéresse. Est-ce qu’il sera intéressant ? Est-ce qu’il ira ailleurs ? Est-ce qu’il ne répétera pas ce que j’ai déjà fait ? Après vingt et un romans, je sais qu’il y a des thèmes récurrents chez moi, liés à mon parcours : les fêlures, les renaissances, les secondes vies. Mais la seule manière de durer, c’est de se renouveler et pas de reproduire mécaniquement ce qu’on a déjà fait. C’est ça qui me motive vraiment.
Je suis drôle de David Foenkinos, Gallimard, 20 €. gallimard.fr
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Photo de Une : © Francesca Mantovani ® Gallimard



