place de la contrescarpe, près de là où Romain Gary vivait à Paris

Sur les pas de Romain Gary à Paris

Rue du Bac, Île Saint-Louis, Contrescarpe : Infrarouge remonte le fil parisien de Romain Gary, l’homme aux mille identités, entre gloire littéraire, amour maternel et vertige final. 

Lola Bondu

Il est un peu plus de 10 heures, rue du Bac. Les vitrines du 7ᵉ arrondissement scintillent déjà, les touristes filent vers le Bon Marché, personne ne s’arrête devant le numéro 108. Et pourtant. Derrière cette façade haussmannienne presque anonyme, entre une grille et un digicode, s’est joué pendant près de vingt ans l’un des plus grands vertiges de la littérature française. C’est ici que Romain Gary a vécu, écrit, aimé, menti… et qu’il a choisi de mourir, le 2 décembre 1980.

Pour comprendre ce Paris-là, il faut remonter le temps jusqu’en 1934. Un jeune homme de vingt ans, natif de Vilnius, débarque de Nice pour entamer des études de droit. Il s’appelle encore Roman Kacew. Il loge à l’hôtel de l’Europe, rue Rollin, dans le 5ᵉ, tout près de la place de la Contrescarpe, un quartier d’étudiants fauchés où l’on dort mal et où l’on écrit la nuit sur un coin de table. Pour survivre, il enchaîne les petits boulots : livreur, plongeur, et même employé au restaurant Lapérouse, quai des Grands Augustins, alors haut lieu de la gastronomie et des rendez-vous discrets du Tout-Paris.

Restaurant Lapérouse, 51 quai des Grands Augustins, 75006 Paris. Tél. 01 43 26 68 04. laperouse.com

Un nom de guerre et deux Goncourt

Puis vient la guerre. Engagé dans les Forces aériennes françaises libres, il se choisit un nom de combat, Romain Gary ; comprendre « brûle » en russe. Il en fera son nom d’écrivain, celui de la gloire. Diplomate, aviateur, romancier : en 1956, sous ce nom, il obtient le prix Goncourt pour Les Racines du ciel. Paris le retrouve alors installé sur l’Île Saint-Louis, dans un appartement à la pointe de l’île, où il rédige plusieurs de ses romans face à la Seine, avant de s’installer rue du Bac en décembre 1960 avec Jean Seberg, qu’il vient d’épouser.

Dix-sept ans durant, ce double appartement devient le théâtre de sa vie multiple : peinture, cinéma, théâtre écrit pour Louis Jouvet, et surtout la naissance secrète d’Émile Ajar. En 1975, sous ce pseudonyme, il décroche un second Goncourt pour La Vie devant soi, dont l’action se déroule à Belleville, dans le Paris populaire de l’enfance de Momo. Aucun juré ne devinera la supercherie de son vivant : Romain Gary reste, à ce jour, le seul auteur doublement couronné.

Jean Seberg se suicide en 1979. Un an plus tard, jour pour jour ou presque, Romain Gary se donne la mort rue du Bac, laissant une note où il précise que son geste n’est « pas lié » à celui de son ex-femme, et révèle enfin qu’il était Émile Ajar. Il n’existe aucune tombe à visiter à Paris : ses cendres furent dispersées en mer, au large de Menton, selon sa volonté.

Retour rue du Bac, donc, porte close. On resterait bien planté là, à guetter une lumière à l’une des fenêtres. Mais c’est tout le contraire que Romain Gary aurait souhaité : ce bâtisseur de pseudonymes n’a jamais voulu qu’on le fixe. Il voulait qu’on le lise, ailleurs, sous un autre nom. Et c’est peut-être la seule façon de vraiment le croiser à Paris : un livre à la main, sur un banc, sans savoir qui, au juste, on est en train de suivre.


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Photo de Une : Place de la Contrescarpe, près de là où Romain Gary vivait à Paris (c) Chabe01

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