Bernard Magrez : «Ma vie, c’est la revanche en permanence»

Infrarouge / Lifestyle  / Food & Drink  / Drink  / Bernard Magrez : «Ma vie, c’est la revanche en permanence»

Bernard Magrez : «Ma vie, c’est la revanche en permanence»

Âgé de 85 ans, l’homme aux 42 vignobles nous révèle ce qui le motive depuis son enfance. Debout tous les jours à cinq heures du matin, il pilote son entreprise à un train d’enfer. Il se diversifie dans la bière et la vodka, multiplie les gestes caritatifs, soutient les jeunes artistes… Entretien avec un entrepreneur vraiment pas comme les autres.

Comment la crise du Covid-19 a-t-elle affecté vos affaires ?

Notre chiffre d’affaires n’a jamais été aussi élevé, même dans les plus belles années 2018-2019.

Pourquoi ?

C’est tout simple. Parce qu’on travaille en France et ailleurs, même en Chine, avec les grandes chaînes de distribution. Or, ces acteurs sont restés ouverts pendant toute la pandémie. Nous n’avons jamais voulu travailler avec la restauration, parce que c’est un marché difficile, qui fonctionne par petites commandes.

D’une façon plus générale, la consommation d’alcool a augmenté pendant cette période. Ce qui vous aide, c’est que votre offre de vins est très diversifiée ?

Nous sommes en effet les seuls à avoir quatre grands crus classés à Bordeaux et 43 vignobles en France et dans le monde. Mais nous avons aussi recréé il y a deux ans la marque Malesan, que j’avais vendue à Pierre Castel dans le passé. Son prix est relativement élevé, mais elle est signée « Magrez » et elle fonctionne très bien. J’attire votre attention sur l’importance de notre label qui figure sur tous nos vins, y compris les grands crus, avec son logo en forme de clés, ciselées et dorées en relief. Cela renvoie à la fois à la célébrité et à la qualité du vin. En Asie, comme dans les pays de l’Est, les mots ne s’écrivent pas de la même manière, mais il y a des portes avec des clés dans le monde entier.

Aujourd’hui, quelles sont vos opportunités de croissance ?

Il y en a deux. La première, c’est la bière. Je suis en train de terminer la construction d’une deuxième brasserie. Les études montrent que les bières locales prennent des parts de marché au vin, autant chez les hommes que chez les femmes. Je vais où va le consommateur. Ce n’est pas moi le patron, c’est lui.

Et la deuxième opportunité ?

Je viens de relancer une vodka de milieu de gamme et un gin. Ce sont des marchés qui augmentent de 15 à 20 % par an. On commence tout juste, mais je crois en l’évolution de ces produits-là.

Pourriez-vous acheter un cinquième grand cru ?

Le problème, c’est que ceux qui vont être à vendre ne sont pas dans un état de santé magnifique. Moi, je n’ai plus 20 ans, j’en ai 85 ans. Donc, malheureusement, je ne vais pas me lancer dans une aventure comme ça maintenant.

Pourquoi aller dans ces nouvelles activités ?

Le gros avantage, c’est que les spiritueux sont fabriqués en 15 jours. Une fois mis en bouteille, il n’y a pas de vieillissement. Ce sont des activités plus industrielles. Le marché des alcools est porté par la consommation des cocktails qui se développe et qui est très tendance. Les gens recherchent l’innovation et de nouvelles émotions.

Selon vous, le monde va redémarrer comme avant une fois terminée la crise du Covid-19 ?

Il y a une tendance nouvelle qui avait démarré avant le Covid, c’est l’hygiénisme. Impossible de passer à côté. Tous les jours, il y a des gens qui lancent des vins à 9,5 degrés, en Angleterre ou en Chine. Ils mettent moins d’alcool, parce que le consommateur le souhaite. Du coup, nous lançons nous aussi une marque à 9,5 degrés. C’est écrit en gros sur l’étiquette, de manière élégante, pour que les gens le voient bien. En France et ailleurs, on recherche de plus en plus des produits bons pour la santé.

On lit beaucoup de choses sur votre histoire : qu’est-ce qui n’a pas encore été dit sur vous ?

Mon père m’a foutu dehors à 13 ans. Je me suis retrouvé dans un centre d’apprentissage, à la frontière espagnole, en train de scier le bois. Auparavant, il m’avait envoyé quatre ou cinq fois par an à l’école avec un panneau dans le dos sur lequel il était écrit : « Je suis un fainéant. » Ma vie, c’est la revanche en permanence et ça durera jusqu’à la fin. Voilà.

Mais le sentiment de revanche peut faire commettre des erreurs. Vous en avez commis peu, finalement ?

Si, j’ai fait une erreur énorme il y a 15 ans en me lançant dans les jus de fruits. Ce marché augmentait de 15 % par an. Mais les grandes surfaces avec qui je travaillais ont créé leurs propres marques. Elles m’ont dit : « Monsieur Magrez, vous êtes le dernier arrivé, votre marque va être remplacée par notre propre marque. » Je me suis battu, les relations ont été tendues, et j’ai perdu.

Ces erreurs coûtent-elles cher ?

Oui, toujours. La dernière que j’ai faite, c’est d’avoir monté un restaurant qui n’a eu que deux étoiles au Michelin alors qu’on avait tout fait pour être les premiers dans le monde à obtenir trois étoiles du premier coup.

Était-ce vraiment une erreur ? Deux étoiles, c’est déjà très bien !

C’est une erreur parce qu’avec trois étoiles on aurait pu toucher d’emblée une clientèle mondiale qui, quand elle vient en Europe pendant une semaine, veut profiter du meilleur de la gastronomie française. J’avais investi énormément. J’ai arrêté, car je ne gagnais pas d’argent. C’est un métier que je ne connaissais pas.

Vous vous sentez accepté dans la communauté des grandes familles du vin de Bordeaux ?

Pas du tout. Pour eux, je suis un arriviste. Mes parents n’étaient pas dans le vin, mon père était maçon. Quand j’ai lancé Malesan, j’avais fait construire des panneaux publicitaires : « Malesan, ce que Bordeaux fait de mieux en Bordeaux. » J’avais reçu un appel de la baronne Philippine de Rothschild qui était furieuse.

Que reprochez-vous au milieu bordelais du vin ?

Je ne m’y sens pas à l’aise. Ils sont dans le vin depuis plusieurs générations, moi je suis seulement la première.

Partout dans le monde, la qualité des vignobles progresse. Est-ce qu’il y a encore des pays où vous pourriez investir ?

Il y en a un qui fait de très bons vins et où nous ne sommes pas, c’est l’Australie. Mais il y a des gens très forts là-bas, donc nous n’irons pas. En revanche, je rentre d’Italie : je viens d’acheter
en Toscane.

Que pensez-vous de la politique d’Emmanuel Macron et des mesures qu’il a prises durant la crise du Covid ?

Quand je vais dans les autres pays, tout le monde me dit : « On voudrait être français. » Quoi qu’on en dise, notre système de sécurité sociale est extraordinaire. Et les aides de l’État, pendant cette crise, ont été magnifiques. Nous en avons bénéficié, à commencer par un PGE (prêt garanti par l’État).

Croyez-vous à l’importance du digital dans vos activités ?

Oui. Nous faisons du storytelling sur les réseaux sociaux avec des vidéos diffusées en France ou en Chine. Elles racontent notamment l’histoire de Pape Clément ou de La Tour Carnet.

D’où vient votre volonté de donner beaucoup aux autres ?

Moi, j’en ai pris plein la figure jusqu’à 18 ou 19 ans. C’était injuste à mes yeux, cela reste une blessure forte. J’agis donc contre l’injustice. C’est ce qui me motive quand j’achète du matériel aux États-Unis pour l’institut Bergonié, le centre de lutte contre le cancer de la Nouvelle-Aquitaine, qui est le troisième en France. Cela fait 11 ans que je le fais. C’est aussi pour cela que, en Thaïlande, j’aide un orphelinat qui héberge 50 à 60 enfants abandonnés qui traînaient sur la route. Dans la vie, personne ne demande à avoir un cancer, personne n’aspire à être orphelin.

Est-ce la même démarche lorsque vous aidez des artistes ?

Oui, être artiste, c’est le métier le plus difficile qui soit. Je les aide à être connus à notre institut culturel. Beaucoup viennent de notre département, qui est le plus grand de France. Pour les identifier, on organise depuis plus de dix ans des concours avec un comité dont je suis volontairement absent. Nous leur demandons de faire une création sur une valeur ou un thème. Toutes les disciplines de l’art peuvent concourir.

Quels types d’œuvres d’art achetez-vous ?

J’ai commencé à acheter des œuvres il y a 30 ans. J’ai eu la chance de connaître Bernard Buffet, six ans avant qu’il ne meure, et il m’a expliqué beaucoup de choses sur la peinture. Il m’a offert des tableaux intéressants. Aujourd’hui, j’aime bien le street art et les explications conceptuelles. On apprend à mieux connaître les autres à travers l’art. Les artistes ont une vision tellement différente.

En dehors de l’art et des actions humanitaires, y a-t-il d’autres univers dans lesquels vous agissez ?

La musique : quand je vois des concertistes d’une grande qualité sans les instruments qu’il faut, j’ai envie de les aider. J’ai ainsi acheté un stradivarius de 1713 et un alto Cassini de 1660 que j’ai confiés sans contrat à des artistes. Ils sont maintenant connus et jouent dans le monde entier.

Êtes-vous sensible au problème du réchauffement de la planète ?

La valeur d’une entreprise sera encore plus forte si elle agit pour la protection de l’environnement, d’une part, et pour la société, d’autre part. Nos équipes de recherche travaillent sur les problèmes d’environnement. On teste ainsi, à Bordeaux, des cépages qui ne sont pas de la région, pour voir si, d’aventure, ils souffrent moins de la chaleur.

Redoutez-vous l’impact du réchauffement climatique sur vos vins ?

Je le redoute, parce que le vin est mon métier. Je sais très bien que les vins à trop fort degré d’alcool n’ont pas grand avenir. Cela dit, je peux me tromper, mais je pense que, si on regarde le passé, il y a déjà eu des périodes de chaleur terribles. Les températures ont monté pendant plusieurs années, et puis elles sont redescendues… C’est évolutif.

Comment faites-vous pour diriger des activités aussi nombreuses ?

D’abord je ne dors pas. Je me couche à minuit, je me lève vers cinq heures. À six heures, qu’il pleuve ou qu’il vente, je fais trois quarts d’heure de gymnastique. En dehors de l’effort physique, je pratique la méditation. Ça m’arrive quelquefois quand je suis trop nerveux de faire un quart d’heure de méditation, allongé dans mon bureau. C’est mieux qu’une sieste. Il y a la méditation de pleine conscience, il y a la méditation par la respiration et la méditation qui me manque le plus, celle de la bienveillance.

Vous vous jugez bienveillant ?

Justement, pas assez. Comme toutes les personnes qui ont eu symboliquement « faim », j’ai donné parfois des coups d’épaule.

Pour réussir ce que vous avez fait, faut-il être dur ?

Oui, même si je ne m’en suis pas toujours rendu compte. Mais je voulais tellement m’en sortir ! J’ai toujours peur aujourd’hui de revenir au premier jour : une entreprise peut se défaire en peu de temps si elle ne va pas vers le consommateur, vers l’innovation. La chute peut être assez rapide.

Vous avez été victime d’une agression chez vous avec votre femme. Comment avez-vous vécu le procès de vos agresseurs ?

J’ai passé quatre jours au tribunal. Il est clair que les condamnations prononcées n’ont pas été suffisantes. Le parquet a d’ailleurs fait appel. Désormais, je suis suivi partout par un garde du corps qui a obtenu le port d’arme. Je suis protégé sans arrêt, ce qui n’était pas du tout le cas avant.

On ressent chez vous une curiosité permanente. Vous êtes d’accord ?

Oui, parce que je veux m’en sortir. J’ai toujours peur de revenir à ce que j’étais avant. Il faut toujours du nouveau, du nouveau. Je veux mieux comprendre ce que je ne comprends pas aujourd’hui, pour m’améliorer.

Quel rôle joue votre famille ?

Je dois être clair. Ma famille le sait, cela ne me gêne donc pas de le dire : ce qui compte pour moi, c’est l’entreprise, l’entreprise, l’entreprise… J’ai besoin de construire quelque chose. On m’a tellement pris pour un pauvre type que j’ai toujours besoin de ça, c’est viscéral. Je cherche en permanence à être le plus parfait possible. Tant pis si je manque parfois de tempérance.

Lire aussi : Bordeaux : nos bonnes adresses pour découvrir la région

À découvrir également