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Chiara Mastroianni, discrète et flamboyante

Élevée au sein d’une famille d’artistes, Chiara Mastroianni a su construire une carrière guidée par l’exigence aussi bien que par la liberté. Au théâtre comme au cinéma, elle choisit ses rôles avec finesse, explore les émotions humaines et trace sa voie avec une élégance rare, à contre-courant des projecteurs faciles.

Charlotte Bouteloup

Il y a chez Chiara Mastroianni une lueur qui ne cherche pas à éblouir. Nul besoin pour elle de courir les événements mondains ou les front row de la Fashion Week pour être dans la lumière : elle brille d’elle-même. Chiara Mastroianni inspire parce qu’elle prouve qu’il est possible de durer sans se trahir et de rester libre dans un milieu d’exposition permanente, qui confond trop souvent visibilité et existence. Une élégance in and out, rare et profondément contemporaine.

Une histoire de famille

Une arrière-grand-mère souffleuse au théâtre de l’Odéon, une grand-mère actrice de théâtre, un grand-père directeur du doublage à la Paramount, une tante célèbre – la géniale Françoise Dorléac –, un oncle, Ruggero Mastroianni, monteur de films pour Visconti, Fellini ou Ferreri. Et, bien sûr, ses illustres parents : les incandescents Catherine Deneuve et Marcello Mastroianni. Il y a certes du talent dans la famille, mais cela ne se transmet pas, ça se travaille. Chiara Mastroianni a tracé sa route et prouvé très tôt le sien. Sans mimétisme ni révérence excessive, elle a fait de cet héritage un socle plutôt qu’un apparat.

Le choix de l’exigence

En 1993, Ma saison préférée d’André Téchiné la révèle. Face à Catherine Deneuve, sa mère à l’écran comme dans la vie, elle affiche une intensité troublante, une gravité rare. L’entrée dans la profession se fait alors par la grande porte : une nomination au César du meilleur espoir féminin et la certitude qu’une actrice est née.

Arnaud Desplechin, Benoît Jacquot, Raoul Ruiz, Xavier Beauvois… La liste de ses réalisateurs est longue. Quant à ses choix d’actrice, ils révèlent son appétence pour les films qui scrutent la société et racontent le monde. Tout en sensibilité et en prise de risque, elle tisse sa filmographie, loin des films faciles et de leurs grosses ficelles.

Il y a près de 20 ans, sa rencontre avec le cinéaste, écrivain et metteur en scène Christophe Honoré a été déterminante. Devant sa caméra, elle a tourné sept films, sept ovnis de créativité. Chambre 212, bijou de délicatesse et d’ironie sur le couple, lui vaudra un prix d’interprétation à Cannes en 2019. Sans oublier Marcello mio en 2024, dans lequel l’actrice se glisse dans la silhouette de son père – chapeau, costume et lunettes noires, façon Huit et demi de Fellini –, transformant l’héritage familial en terrain de jeu et la mémoire en matière vivante.

À l’heure des carrières mises en scène et parfaitement marketées, Chiara Mastroianni inspire les femmes et les jeunes générations par une manière d’être au monde : indépendante et singulière. Des choix exigeants, un goût assumé pour le contre-courant. Chiara Mastroianni incarne une élégante liberté, sans compromis. Plutôt que d’être partout, elle préfère être juste.

Chiara Mastroianni, vous venez de tourner deux films aux côtés de Fabrice Luchini. Quel souvenir gardez-vous de votre rencontre ?

Je connaissais son travail, évidemment, mais je ne le connaissais pas personnellement. J’avais une certaine appréhension, j’étais assez intimidée, en fait. Et puis, tout s’est passé très simplement. Je ne sais pas pourquoi cela a été si évident – peut-être nos névroses ! Il m’a tout de suite mise à l’aise. Parfois, il peut dire des énormités, mais je pense que c’est quelqu’un de profondément pudique, et il a senti cela chez moi. Nous sommes tous les deux des anxieux, nous nous sommes trouvés sur ce terrain-là. J’ai remarqué que, souvent, les gens anxieux sont assez solidaires entre eux.

À propos d’anxiété, ressentez-vous le même trac sur scène qu’à vos débuts ? Et comment l’apprivoisez-vous ?

Quand j’ai débuté, j’ai connu le trac qui paralyse, avec des maux de ventre à me rendre malade. Aujourd’hui, je m’y suis habituée, ce trac est devenu un moteur. Il ne m’empêche plus, mais je n’y échappe pas. Au théâtre, il y a quelque chose de formidable : la troupe. Cela crée tout de suite un lien entre les comédiens, une forme de famille, et ça aide à se jeter à l’eau.

À quand remonte votre rêve de devenir actrice ?

C’est un peu avant l’adolescence que cela a commencé à émerger, même si c’était un peu compliqué pour moi de l’admettre. J’étais aussi très attirée par le métier de scripte, parce que j’adorais les plateaux de cinéma ; cela m’aurait permis de baigner dans cet univers sans pour autant inquiéter ma mère. Et puis, je me suis dit que je n’allais pas choisir une voie par peur d’affronter mes désirs. Malgré vos choix de films audacieux, vous réussissez à alterner les différents genres et à ne pas être enfermée dans une case.

Est-ce délibéré ?

Ça me fait plaisir que vous me disiez ça, parce que, parfois, quand je lâche une remarque un peu amusante en interview, on me répond : « Ah, mais vous êtes drôle, en fait ! » C’est vrai que j’ai eu plus d’occasions de jouer dans des films dramatiques que comiques, malheureusement d’ailleurs. On a parfois tendance à me prendre pour une intello. Or, je suis une cérébrale, oui, mais je ne dévore pas 50 bouquins par semaine. Une fois que j’ai eu mon bac, j’avais juste envie d’en finir avec l’école – ce qui est dommage, parce que ce devrait être un endroit de découvertes et de stimulations. Moi, l’école m’a bousillée pendant longtemps.

Auriez-vous aimé être une jeune fille en 2026 ?

Non, pas du tout. J’ai beaucoup d’inquiétude et de tristesse pour la jeunesse, qui doit affronter des jugements permanents et les propos haineux qui inondent les réseaux sociaux. Je trouve ça atroce. Il y a aussi des choses formidables – on peut y découvrir des artistes, de la bonne musique –, mais, pour une belle découverte, il y a tant de noirceur, d’agressivité et de lâcheté. Ma fille a traversé quelque chose de très difficile, d’une violence inouïe, lorsqu’elle a présenté son premier film à Cannes. Je trouve insensé qu’on puisse dire des horreurs à des gens sans qu’il n’y ait jamais de conséquences. D’ailleurs, à partir du moment où ceux qui ont inventé les réseaux sociaux reconnaissent qu’ils n’ont pas laissé leurs enfants y avoir accès, on comprend encore mieux le problème.

À l’époque des filtres et de la quête de perfection, pensez-vous que la condition d’actrice a évolué dans le bon sens ?

Il y a encore du chemin à faire. Quand on regarde des reportages des années 1950 ou 1960, on partait du principe qu’une belle fille était légitime à tourner devant la caméra, comme si une actrice devait forcément être mignonne : « Vous êtes jolie, vous faites du cinéma, non ? » Quelle drôle de phrase, vous ne trouvez pas ? Heureusement, j’ai le sentiment que quelque chose a changé du côté de cette image de la femme parfaite. Mais il reste encore beaucoup à faire sur les rôles, la parité…

Votre luxe ultime ?

Le temps. Bizarrement, à partir de mes 50 ans, j’ai commencé à faire des calculs absurdes en me disant : « Mon Dieu, j’ai deux fois l’âge de mon fils, donc je ne vivrai pas jusqu’à ce qu’il ait mon âge. » Des trucs de masochiste, en fait !

J’ai le sentiment que le temps passe beaucoup plus rapidement qu’avant. Je me souviens, lorsque mes enfants étaient petits, on me disait de profiter parce que ça passait trop vite. Eh bien, aujourd’hui, je comprends. Quand ils sont petits, on se tracasse parce qu’ils ont un rhume, qu’il n’y a plus de couches, ou pour mille détails. Mais, finalement, ce n’est rien à côté de ce que réserve la vie de nos enfants quand ils grandissent, traversent l’adolescence, puis entrent dans l’âge adulte. Oui, vraiment, pour moi, le luxe, c’est d’avoir le temps.

La Fashion Week vient de se terminer. Quel est votre rapport à la mode ?

Mon métier d’actrice m’amène souvent à m’habiller pour des tapis rouges ou des séances photo, et cela m’amuse. Mais ce qui m’intéresse, c’est la créativité, l’artisanat que la mode implique, et aussi la façon dont elle façonne notre perception de nous-mêmes, la manière dont notre goût évolue au fil du temps.

Victor comme tout le monde, de Pascal Bonitzer, avec Fabrice Luchini, Chiara Mastroianni, Marie Narbonne et Suzanne de Baecque. En salles depuis le 11 mars.

Demain je tombe amoureux, de Martin Provost, avec Fabrice Luchini, Emmanuelle Devos et Chiara Mastroianni. En salles courant 2026.

Un peu avant minuit, de Nicolas Pariser, avec Melvil Poupaud, Léonie Simaga et Chiara Mastroianni. En salles courant 2026.


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Photo de Une : Chiara Mastroianni par H&K

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