Ibrahim Maalouf, en avril 2027, vous allez organiser à Paris La Défense Arena ce qui est présenté comme le plus grand concert de jazz au monde. On connaissait le rock stadium. Inventez-vous le jazz stadium ?
Ibrahim Maalouf : Ce n’est pas le plus grand concert de jazz, c’est le plus grand concert de jazz instrumental déjà. Et ce qui est fou, c’est que ce concert est organisé par un artiste indépendant, en l’occurrence moi. J’ai fait toute ma carrière ainsi : je distribue moi-même mes disques, je n’ai jamais été playlisté sur les grandes radios généralistes. Le succès vient du lien avec le public, uniquement. J’aurais adoré avoir derrière moi une grosse major ou un géant de la production comme Live Nation, parce que c’est financièrement plus confortable et que ça évite de prendre des risques, mais je n’ai jamais eu cette chance-là.
Pourquoi ?
Parce que ma musique n’est pas facile, ce n’est pas du easy listening, je ne suis pas un instrumentiste à la Richard Clayderman. Je fais une musique exigeante, tout en essayant qu’elle reste audible pour le grand public, et ça, les majors ont du mal à prendre ce risque. Mais le fait d’être en train de remplir la plus grande salle d’Europe – 40 000 personnes ! – sans machine industrielle, ça change absolument tout. C’est un message d’espoir pour tous les artistes indépendants. Je pense être en train de bousculer les codes, et j’en suis fier.
Vous fusionnez jazz et rock. Une musique qui reste dans son créneau est-elle destinée à disparaître ?
Je ne fusionne pas jazz et rock, je fusionne ce qui existe dans ma culture. J’ai deux cultures maternelles : la musique classique occidentale et la musique arabe. Le jazz, c’est par adoption. L’Inde, l’Asie, l’Afrique du Nord, le flamenco, le fado… On vit une ère où toutes les musiques se mélangent. Et une musique qui reste dans son créneau n’est pas forcément appelée à disparaître : il faut des spécialistes et des généralistes. Moi, je suis un généraliste : j’aime les mélanges, les couleurs, les générations et les époques.
Votre carrière vous a amené à collaborer avec des artistes très différents, de Sting à A$AP Rocky. Qu’est-ce qui vous pousse vers l’hybridation ?
Ce qui me passionne, c’est d’être connecté au monde. Croiser Quincy Jones ou Sting m’a ouvert des portes incroyables. Et je pourrais aussi citer des artistes dont personne n’a entendu parler, mais avec qui j’ai vécu des échanges tout aussi riches. Je pense qu’il faut qu’il y ait encore des gardiens du temple : ceux qui défendent le jazz traditionnel, pur. Ils sont essentiels. Mais il faut aussi des gens qui ouvrent les portes. Un jour, à la Fnac, on m’a dit : « Ne retirez pas vos disques du rayon jazz, sinon on ne pourra plus vendre les autres. » Les gens viennent acheter mes albums, et on en profite pour leur faire découvrir d’autres artistes. Donc oui, pour que le jazz continue de vivre, ceux qui l’ouvrent et ceux qui le préservent sont indispensables.
Vous rééditez votre album Kalthoum, hommage à la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, disparue il y a 50 ans. Quel lien musical unit le jazz et la musique arabe ?
Tout. Le jazz est né en Afrique, la musique arabe aussi en partie. Dans les improvisations, les rythmes et les gammes, il y a énormément de points communs. Si on écoute les rares enregistrements des premiers negro spirituals, on pourrait croire entendre des chants arabes.
Le jazz a historiquement été une musique de rupture. Aujourd’hui, a-t-il encore quelque chose à contester ?
Évidemment. Ce que je défends avec le jazz, c’est une résistance culturelle contre les crispations identitaires. On croyait avoir retenu le « plus jamais ça » après la Seconde Guerre mondiale, mais on voit l’Irak, la Syrie, l’Ukraine, Gaza, le Liban… L’humain adore voyager vers l’autre, mais n’aime pas quand l’autre vient à lui. Le jazz permet encore de rappeler qu’on peut rassembler plutôt que diviser. L’improvisation, c’est l’art de trouver des points communs.
Quel est votre plus grand modèle de trompettiste ?
Je pourrais citer Wynton Marsalis, Dizzy Gillespie, Don Ellis ou Chet Baker. Mais le maître, pour moi, c’est Miles Davis, pour sa capacité à se transformer en permanence sans jamais se reposer sur ses lauriers.
20 ans de live !, un concert d’Ibrahim Maalouf, le 10 avril 2027 à Paris La Défense Arena. parisladefense-arena.com
Lire aussi : Live at the Ritz, le rendez-vous chic du mercredi soir
Photo de Une : Ibrahim Maalouf © DR



