Journées particulières LVMH : Château Cheval Blanc, le passé comme image du futur
Pierre Lurton a dirigé Château Cheval Blanc pendant plus de 30 ans avant de passer la main, en juillet 2023, à Pierre-Olivier Clouet. Aujourd'hui président du conseil de gérance, il explique, à la veille des Journées Particulières LVMH, pourquoi la rareté gagne parfois à s'entrouvir.
Trois jours durant, 45 Maisons du groupe LVMH lèveront le rideau sur leurs ateliers. Le Château Cheval Blanc invitera à découvrir ses 53 parcelles, puis à descendre dans le chai signé Christian de Portzamparc. Retiré de la conduite quotidienne du domaine depuis trois ans, Pierre Lurton y voit moins une opération d’image qu’une affaire de mémoire.
Le thème de cette édition, « Aux Racines du Rêve », prend un sens littéral dans un vignoble. Que dit-il d’une Maison de vin ?
Ce titre est très beau, et l’idée d’Antoine Arnault de continuer à faire rêver me paraît juste. Faire entrer des gens dans cet univers est une bonne chose : nous sommes dans la vraie définition du luxe, celle qui s’inscrit dans le temps. Les racines, ce sont ces Maisons qui ont gardé un savoir-faire, cette manière dont l’homme sublime la matière. Ce sont des choses qui se perdent, et la perte de la mémoire m’a toujours fait peur. D’où l’importance du tuilage avec la nouvelle génération. Pierre-Olivier Clouet, dans l’agroécologie, est allé chercher dans le passé une image du futur.
Château Cheval Blanc n’ouvre habituellement pas ses portes. La rareté fait partie de ce que vend la Maison. Trois jours de visites ne l’entament-ils pas ?
La désirabilité se crée, mais se cacher risque de fabriquer de la frustration. La Maison reste très ouverte aux professionnels, moins à ses clients. Yquem l’est aujourd’hui davantage que Cheval Blanc.
Que verra le visiteur, concrètement ?
L’atelier vigne, avec ces gestes qui sont maintenus depuis des siècles : la science de l’osier, le pliage, l’échardage plutôt que l’effeuillage. Puis le travail des barriques, et enfin l’habillage. Il y a dans tout cela un certain esthétisme, et il ne faut pas trahir ces mondes de complexité. Une chose reste fondamentale : ce sont des lieux privilégiés par la qualité de leur terroir. Tous ceux qui dirigent ces grands châteaux doivent avoir l’humilité de le comprendre. Nous ne nous identifions pas au lieu, nous le servons.
Le chai de Christian de Portzamparc a été livré en 2011, l’année de la première édition des Journées Particulières. Était-ce déjà une manière d’ouvrir vos portes ?
Le bâtiment s’intègre parfaitement au paysage, même s’il est audacieux. Christian m’avait demandé ce que nous faisions là ; je lui ai répondu de prévoir assez d’espace pour mettre en chorégraphie l’élégance du geste. Il s’est inspiré des bouteilles qu’il avait bues, l’équipe savait ce qu’elle voulait, et nous y avons apporté un côté chic, sobre, qui nous ressemble. Rien d’ostentatoire. Et, selon moi, un projet qui vieillit bien est un projet réussi. Bordeaux traverse une crise durable.
Ces journées y répondent-elles ?
Cette crise est réelle, difficile, mais elle aura peut-être le mérite de brasser les idées et de nous faire revoir nos stratégies. Ce sera très long. Tout réside dans le dosage entre le savoir-faire et l’univers du luxe, et c’est très délicat. Ces journées sont destinées à montrer des savoir-faire, ce n’est pas une mise en scène. Les gens réalisent que nous sommes dans le détail, dans une image artisanale et non industrielle. Antoine Arnault a compris qu’il fallait montrer la base de la réussite de ce métier : la transmission, la formation, ce qui fait perdurer la qualité des produits.
L’agroécologie engagée sur le domaine change-t-elle le visage du cru ?
Le travail parcellaire permet de jouer avec tous les instruments de l’orchestre, là où nous avions autrefois un certain fatalisme. La grande décision du XIXe siècle a été de comprendre que le bouchet – l’ancien cabernet franc – pouvait faire de grands Cheval Blanc ; avec le merlot, cela a fait son style. Remettre des couverts végétaux, des bois, des bosquets, c’était courageux, et cela recrée une résistance de la vigne pour la suite. Mais il ne faut pas oublier les fondamentaux : un grand terroir et une grande viticulture, que nous pérennisons au fil des millésimes.
Photo de Une : Pierre Lurton © Deepix