Il démantèle, déboutonne, défile, détricote… pour reconstruire, refabriquer, repenser et réinventer des pièces de prêt-à-porter, dans une optique de mode circulaire. Kevin Germanier n’est pas tout à fait un directeur artistique comme les autres. À 34 ans, le créateur de mode suisse – diplômé de la Haute école d’art et de design de Genève et de la Central Saint Martins à Londres – conçoit uniquement des pièces upcyclées. Comment ? À partir des stocks des grandes marques de joaillerie et de luxe.
Pour sa collection Les Chardonneuses, le fondateur de la Maison Germanier a clôturé la Fashion Week haute couture de janvier dernier avec un défilé de vingt-cinq looks élaborés uniquement à partir des pièces récupérées auprès des griffes du Groupe LVMH. Pantalons, jupes, vestes, tops et quelques costumes Berluti créés pour l’équipe de France des Jeux de Paris 2024 ont été transformés en profondeur. Un travail de haute précision pour révéler des tenues extravagantes et théâtrales aux couleurs incandescentes, rehaussées de perles, de sequins, de broderies…
Nouveaux gestes
Si sa collection précédente – baptisée Prélude à juste titre – esquissait déjà les possibilités d’une mode surcyclée, à partir de vêtements existants mais également de textiles issus des stocks dormants, ce défilé printemps-été 2026 représente une nouvelle étape : « C’était la première fois que la collection était entièrement composée de produits invendus du groupe », commentait Kevin Germanier lors du Global Fashion Summit à Copenhague début mai. Le directeur artistique a d’ailleurs profité de ce rendez-vous mondial de la mode circulaire pour présenter son travail devant un parterre de professionnels.
« Présenter ce défilé ici, c’est montrer que la circularité peut être au cœur du processus créatif. Travailler à partir de pièces existantes permet de révéler la richesse des matières et des savoir-faire, tout en réinterrogeant notre manière de créer », souligne-t-il. Avant de préciser : « Nous ne recyclons pas des chutes de tissu. Nous transformons intégralement les produits. » Le détail n’est pas anodin ! En effet, ce procédé demande un cheminement artistique hors du commun et un tout autre savoir-faire. Car il ne s’agit pas là de « simplement » coudre et assembler, mais de déconstruire intégralement un vêtement pour lui redonner une nouvelle forme et une nouvelle personnalité. Dé-faire pour re-faire, en quelque sorte.
L’histoire entre Kevin Germanier et LVMH a débuté en 2021. De deux Maisons à l’origine, avec des essais en interne, le créateur a petit à petit gagné la confiance de sept Maisons du groupe de luxe pour lui céder leurs pièces dormantes. Le résultat d’un véritable travail d’acculturation et de réassurance. Logos, imprimés, formes… Rien ne doit en effet être reconnaissable, pour des questions de respect de propriété intellectuelle. « Une fois que tout est bien démantelé, on retourne à l’état de matière, à partir duquel on peut créer autre chose et remettre de la créativité, et donc de l’identité, commente Hélène Valade, directrice Développement Environnement du Groupe LVMH. C’est pour cela que nous sommes en train de gagner cette bataille de la confiance des Maisons. »
L’art de la réinvention
Dans un autre style, mais dans une démarche tout aussi vertueuse, Cecilie Bahnsen intègre dans ses collections des textiles issus de stocks dormants. Pour ce faire, la griffe danoise s’appuie notamment sur Nona Source, première plateforme en ligne de revente de matières d’exception provenant des Maisons de Mode & Maroquinerie du Groupe LVMH.
« Ce qui nous a motivés à travailler avec Nona Source, c’est notre passion pour le travail des tissus et toutes ces qualités incroyables que nous pouvions exploiter, tout en y ajoutant notre touche personnelle », témoigne Cecilie Bahnsen, fondatrice et directrice artistique.
« La quantité de tissu disponible sur les rouleaux avec lesquels nous travaillons étant très variable, les possibilités d’application sont multiples. C’est un vrai défi créatif qui correspond naturellement à la marque et à notre façon de concevoir nos collections », poursuit la créatrice. Et c’est sans compter la notion de coût. « Les prix de certains textiles ont beaucoup augmenté. Nous pouvons de cette manière proposer, par exemple, de la soie de qualité à un prix raisonnable… et y ajouter l’histoire qui va avec », continue-t-elle.
Née en 2021 du programme d’intrapreneuriat DARE, Nona Source vend ainsi aujourd’hui un peu plus de 314 000 mètres de tissu par an, soit l’équivalent de 150 000 jupes et neuf kilomètres carrés de cuir. « Nous ne jetons rien. Notre enjeu est de toujours trouver des voies de réutilisation, sachant que nous achetons ce qu’il y a, indépendamment des tendances du marché », déclare Anne Prieur du Perray, CEO et cofondatrice de la plateforme.
Cinq ans après son lancement, la start-up ne se limite plus au prêt-à-porter. Ses matières sont maintenant plébiscitées par les architectes d’intérieur, les professionnels de l’ameublement, mais aussi les créateurs de packaging. Après Francis Kurkdjian pour des écrins de parfum en cuir, Guerlain s’est ainsi tournée vers le denim de Nona Source pour habiller les packagings de sa nouvelle collection de maquillage Rouge G.
« Nous avons également un rôle de conservation du patrimoine, indique Anne Prieur du Perray. Notre ambition est donc de faire savoir que la réutilisation va bien au-delà du prêt-à-porter. Et cette collaboration est une belle occasion de montrer que l’on peut aller plus loin pour valoriser des matières que l’on n’a pas envie d’éliminer. Nous souhaitons démontrer qu’il n’y a aucune limite créative. »
Repousser les limites de la mode circulaire
« Nous prenons conscience qu’avec des invendus ou des tissus endormis, nous pouvons réussir à faire quelque chose de magnifique. Les matières elles-mêmes deviennent source d’inspiration », remarque Hélène Valade. Il s’agit d’ailleurs de l’un des cinq piliers de Life 360, la feuille de route environnementale du groupe lancée en 2022.
Intitulé « circularité créative », cet axe stratégique revêt différentes dimensions : récupérer, réparer, recycler, recharger, transformer… Rien ne doit se perdre. Recharge en pâte de cellulose moulée capable de protéger la délicate formule de la Crème de Longévité Orchidée Impériale de Guerlain ; ateliers de réparation Louis Vuitton et Rimowa ; remplacement des plastiques vierges d’origine fossile dans les packagings de parfums Christian Dior au profit de matériaux recyclés, biosourcés ou alternatifs… Les initiatives se sont multipliées au fil des ans.
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Et les résultats sont déjà significatifs. En 2025, 41 % des matières utilisées pour les produits et les emballages sont issues de procédés de recyclage, et près de dix millions de produits ont été réparés ou dotés de recharge, soit un revenu additionnel de 500 millions d’euros.
« Au fond, c’est le processus créatif qui est en train de complètement changer de nature », résume Hélène Valade. À tel point que le groupe envisage de nouveaux dispositifs de formation, notamment autour de l’art du défaire : « Dans certaines Maisons, il y a déjà une vraie formation à la réparation, parce que c’est un métier qui n’est pas le même que celui du faire. C’est exactement la même chose pour les techniques utilisées par Kevin Germanier. Nous envisageons ainsi de densifier notre partenariat avec l’école de la réparation », annonce-t-elle.
Boucles vertueuses
« Par essence, nos produits sont faits pour durer, pour se transmettre de génération en génération », poursuit Hélène Valade. Et elle l’assure : « Cette démarche devient un ingrédient de la fidélisation et de la confiance de nos marques. » Quitte à prendre des risques ! « Il y a des évolutions sociétales très fortes. Il ne s’agit pas simplement d’avoir de grandes politiques corporate, il s’agit de les incarner dans nos produits. À un moment, cela deviendra notre chiffre d’affaires quotidien. »
Et preuve que durabilité peut rimer avec désirabilité : Cecilie Bahnsen ambitionne de tripler ses revenus d’ici à 2028. « En 2025, ils ont déjà progressé de 22 %, dépassant les objectifs fixés. Cela montre bien que notre façon de créer va de pair avec une croissance assez substantielle », appuie Mie Marie Ejdrup Stokholm, CEO de la Maison.
« On espère qu’au fur et à mesure, [ces initiatives vont] permettre de bousculer les habitudes », ambitionne Hélène Valade. Si le chemin – et le changement de paradigme – est long, LVMH mise aussi sur la collaboration pour avancer dans cette voie de la circularité créative. Entre les Maisons, bien sûr, mais aussi avec les fournisseurs, partenaires, scientifiques, acteurs publics et autres parties prenantes de l’industrie.
Dans ce cadre, le groupe de luxe poursuit sa dynamique du « Joining Forces », lancée dès 2023 par Antoine Arnault à Copenhague lors du précédent Global Fashion Summit. « Créer, c’est donner une raison de vivre à ce qui n’existait pas », aimait à dire Christian Dior. Il s’agit aussi désormais d’offrir une nouvelle vie à l’existant…
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Photo de Une : Nona Source © DR



