Journées particulières LVMH : Berluti, l’élégance au temps long
Directeur général depuis janvier 2024, Jean-Marc Mansvelt s'attache à recentrer la Maison sur son héritage et un vestiaire de luxe 100% masculin. Avec une ambition : cultiver une « allure remarquable » ancrée dans l'air du temps.
Comment avez-vous redéfini l’identité de la Maison ?
Ma feuille de route pour Berluti était assez précise : définir ce qui rend Berluti unique. En effet, à mon arrivée, il avait déjà été décidé de ne plus avoir de directeur artistique ni de défilés, et ainsi de s’affranchir des codes de la mode. La question à se poser était une évidence : si nous ne sommes plus cela, que sommes-nous ? J’ai lu tout ce que je pouvais, étudié les archives, rencontré une cinquantaine de collaborateurs et de nombreux clients, visité les marchés et presque tout le réseau. Beaucoup de collaborateurs et d’artisans ont quinze, vingt, parfois trente ans de Maison. Ils sont porteurs d’histoires, d’anecdotes et de légendes. Très vite, une évidence s’est imposée : Berluti est une Maison de création, d’artisans et de savoir-faire, mais surtout une Maison du temps long.
Comment cette notion de « temps long » se traduit-elle ?
Elle se retrouve dans les produits comme dans la relation avec les clients. On ne porte pas Berluti parce que les autres le portent, mais parce que cela nous correspond et nous distingue. Berluti permet à nos clients d’exprimer leur individualité et leur rapport au monde à travers ce qu’ils portent. Il y a aussi une dimension biographique très forte dans nos produits. Un soulier peut être associé à un mariage ou à un moment important de la vie. Avec le cuir et la patine, l’objet évolue, s’accomplit avec celui qui le porte et devient une véritable boîte à souvenirs.
Cela implique-t-il de sortir du rythme traditionnel de la mode ?
Il faut conserver une dimension saisonnière, parce qu’elle montre que la Maison vit et reste dans l’air du temps. Mais nous devons aussi remettre en avant nos objets éternels, que j’appelle nos « produits stars » : le soulier Alessandro, le mocassin Andy, la basket Fast Track, le sac Deux Jours ou la veste en cuir Un Jour. Si nous restons dans le vocabulaire cinématographique, il y a autour d’eux des « seconds rôles » et des « révélations », des créations parfois plus éphémères, mais qui apportent une tonalité et peuvent marquer leur époque. Cet équilibre nous permet d’échapper à la profusion de nouveautés et de mieux célébrer nos permanents.
Comment moderniser un produit devenu iconique sans le dénaturer ?
Il faut l’actualiser avec discrétion. L’évolution des usages nous oblige à travailler le confort, le poids, la légèreté ou la mécanique du soulier. Nous avons ainsi injecté dans nos souliers formels tout ce que nous avons appris des sneakers. En effet, quand vous glissez le pied dans une Alessandro, l’accueil et le confort peuvent désormais se rapprocher de ceux d’une basket. Ce ne sont pas toujours des changements spectaculaires, mais, sur la distance, ils font la différence.
Le nouveau concept de boutique, dont le dernier point de vente en Europe a été inauguré à Milan en juin, traduit-il cette philosophie ?
Ce nouveau concept est issu d’une longue réflexion autour de l’expérience client, et nous sommes très fiers de sa réalisation à Milan, dans un lieu qui a beaucoup de caractère. Nous concevons nos boutiques comme des lieux de vie et de rencontres. Il n’est pas rare de croiser des habitués qui passent prendre un café ou lire le journal et échangent avec d’autres clients. Il y a une très belle communauté autour de Berluti, un peu comme un salon ou un club.
Comment le définissez-vous ?
C’est un lieu où nos clients se sentent bien et aiment passer du temps. Les produits y sont présentés comme des objets sélectionnés plutôt que dans une logique d’accumulation. La lumière révèle davantage les textures, les patines et les nuances. L’atmosphère est plus proche d’un appartement, avec de nombreuses assises et des espaces propices à la conversation. Une cérémonie de vente chez nous dure rarement moins d’une heure. Il faut donc pouvoir prendre son temps, toucher les matières et vivre le lieu.
Quelle place conservez-vous pour le prêt-à-porter ?
Chez Berluti, nous créons « l’allure remarquable » pour l’homme autour de trois catégories clés : le soulier, la maroquinerie et le vêtement – en prêt-à-porter, mais aussi en sur-mesure, ce qui fait l’unicité de la Maison. Le cuir est essentiel, car il sculpte la silhouette. Nous avons donc mis l’accent sur les blousons en cuir, puis sur la Forestière, un modèle hérité d’Arnys qui répond au désir actuel de versatilité. Nous ne cherchons pas à tout faire. Le reste du vestiaire sert principalement à composer une silhouette à partir du soulier. La même logique s’applique à la maroquinerie : mieux vaut installer durablement quelques modèles forts, puis faire varier les cuirs, les usages et les fonctionnalités.
La réparabilité est-elle indissociable de cette vision ?
Elle est fondamentale. Aujourd’hui, 97 % de ce que nous vendons, tous métiers réunis, est réparable. Même la basket Shadow peut recevoir une nouvelle semelle grâce à une construction collée-cousue. C’est le client qui, au quotidien, prend soin de son « objet de cœur », et nous prenons la relève quand le besoin se présente. Notre atelier d’Aubervilliers reçoit les demandes européennes ; les artisans y travaillent à la fois la réparation et la patine. Pour nous, c’est un contrat moral avec le client : lorsqu’il investit dans une pièce, il investit aussi dans une forme d’éternité.
Quelles sont les prochaines étapes pour Berluti ?
La Maison est toujours en mouvement, car, depuis sa fondation à la fin du XIXe siècle, elle évolue avec ses clients. Nous avons de beaux projets en cours, notamment une résonance avec le conte Le Petit Prince, qui donnera naissance à une série limitée de créations en fin d’année. Nous préparons également, à Ginza, un lieu intime et expérientiel, réservé aux grands clients et pensé dans un esprit de conversation et de communauté. Enfin, un livre de 500 pages publié par Thames & Hudson sortira dans un an, racontant Berluti dans toutes ses dimensions – histoire, légendes, savoir-faire, culture. L’idée reste la même : prendre le temps de mieux faire connaître la Maison.
Dans les pas du Petit Prince
Passionné de littérature, Jean-Marc Mansvelt aime noter les mots, ceux qui embrassent les idées fondamentales. Essentialité, curiosité, ouverture au monde, transmission, émerveillement… C’est en couchant sur le papier les termes définissant l’identité de la Maison qu’une évidence lui est apparue. « À mesure que je les notais, j’étais troublé par les similitudes avec Le Petit Prince de Saint-Exupéry, confie-t-il. L’œuvre est d’une profondeur incroyable. »
Tel un fil directeur, une citation a alors resurgi : « Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. » L’écho avec Olga Berluti est frappant : dans sa boutique de la rue Marbeuf, elle reconnaissait chaque client au bruit de ses pas. Ce dialogue avec l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry a inspiré une édition limitée où gravure, patine, marqueterie et peinture à la main donneront vie à l’imaginaire du Petit Prince sur divers produits en cuir Venezia. À découvrir à la fin de l’année.
Photo de Une : © DR