Dans cet océan de ceps, les grands domaines ouvrent peu à peu leurs grilles aux connaisseurs et aux amateurs, dévoilant leurs trésors cachés lors de dégustations privées. Ici, les châteaux ne sont pas vraiment des châteaux comme on se les imagine du côté du Val de Loire, plutôt d’anciennes maisons de maître construites ou rachetées par la nouvelle aristocratie du vin. Elles n’en demeurent pas moins, pour la plupart, des écrins d’histoire et d’élégance où chaque pierre, chaque cep raconte une légende.
Depuis le début du siècle, quelques châteaux ont misé sur des chais somptueux, véritables œuvres d’art signées par des architectes de renom, pour devenir la vitrine des grands vins. Car si le château représente ses propriétaires, ce sont les chais et l’outil technique qui véhiculent l’image de la Maison.
Les beaux chais d’archi
Ricardo Bofill au Château Lafite Rothschild (Pauillac) a été l’un des premiers grands architectes internationaux à œuvrer dans le vignoble. Il a été sollicité par le baron Philippe de Rothschild dans les années 80 et a offert à ce premier grand cru classé un chai octogonal de béton, temple à 16 colonnes creusé sous les vignes.
Le Château Cheval Blanc (Pomerol) a été l’un des pionniers en osant une construction futuriste prestigieuse, conçue par Christian de Portzamparc, tout en courbes fluides, inspirées des ondulations de la vigne. Le Château Pavie, premier grand cru classé A de Saint-Émilion, impressionne par son chai spectaculaire signé de l’architecte et designer Alberto Pinto, écrin de pierre et de lumière au sol de marbre noir. Non loin de là, le Château La Dominique (Saint-Émilion) surprend par son chai signé Jean Nouvel, dont la façade aux lignes épurées d’acier rouge, aux effets de miroir reflétant la lumière changeante du jour, évoque la robe profonde des grands crus.
Depuis la terrasse panoramique au sol de pierres colorées évoquant les grappes de raisin, les visiteurs peuvent admirer les parcelles de Saint-Émilion, Pomerol et Fronsac. Philippe Starck pour Les Carmes Haut-Brion (Graves) a opté pour une coque renversée en lames d’acier, tel un sous-marin échoué dans un plan d’eau. Le chai à barriques sous le bassin y bénéficie d’une hygrométrie et d’une température idéales.
Norman Foster, architecte du viaduc de Millau et du Millenium Bridge de Londres, a œuvré au Château Margaux sans faire de l’ombre à la façade à colonnades, avec un chai de bois et de métal sous un toit de tuiles orangées. Plus disruptif dans le paysage classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, il a aussi imaginé, pour le nouveau chai du Château Teyssier (Saint-Émilion), le « Dôme » comme une soucoupe volante ayant atterri dans le vignoble, non loin du voisin Château Angelus.
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Jean-Michel Wilmotte a prolongé la bâtisse à pagodes de Cos d’Estournel avec un « chai-théâtre » à dalles et colonnes de verre, sous une charpente de bois et d’acier. À Pédesclaux (Pauillac), il a choisi un écrin de verre coiffé de bardages d’aluminium couleur bronze. Le Suisse Mario Botta a signé les nouveaux bâtiments des grands crus classés de Saint-Émilion de Silvio Denz : Château Péby Faugères, enserré dans un péristyle de pierre et sa décoration verrière, et Château Faugères, avec son chai-cathédrale géométrique en béton, monumental et audacieux. Sans oublier le précurseur en la matière, Bernard Mazières, qui peut afficher un beau palmarès en plus de quatre décennies (Montrose, Pétrus, Latour, Yquem, Mouton Rothschild, La Conseillante, Ducru-Beaucaillou, Lagrange, Troplong Mondot, Beychevelle…).
Le joyau de Saint-Émilion
Nichée au cœur des paysages vallonnés du Bordelais, la cité médiévale de Saint-Émilion est bien plus qu’un joli village en terroir viticole. C’est une véritable pépite, classée depuis 1999 au patrimoine mondial de l’UNESCO. Entre ses ruelles pavées, l’église monolithe souterraine du XIIe, les catacombes, le clocher et la collégiale, le temps semble suspendre son vol, enveloppant les visiteurs dans un charme indéfinissable, où se mêlent raffinement, authenticité et art de vivre à la française.
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L’histoire de Saint-Émilion commence bien avant que le vin n’y coule comme un nectar sacré. Dès l’Antiquité, les Romains avaient déjà perçu le potentiel unique de ce terroir, plantant les premières vignes sur ces terres baignées par un climat tempéré idéal. Mais c’est à partir du Moyen Âge que Saint-Émilion s’est érigé en bastion viticole. Aujourd’hui, cette quête perpétuelle de qualité s’est concrétisée dans un classement prestigieux, réévalué tous les dix ans, faisant de Saint-Émilion un terroir en perpétuelle réinvention.
Vignerons en herbe
Bien sûr, il est possible de déguster les précieux flacons des crus de Bordeaux dans les restaurants et les caveaux. Mais autant choisir des formules plus intimes, valorisées par un cadre raffiné. Le Château Franc Mayne ouvre les portes de ses caves souterraines, vestiges des anciennes carrières de calcaire, pour une dimension mystique. Fombrauge (Saint-Émilion) propose une immersion dans l’art subtil de l’assemblage pour apprendre à doser merlot, cabernet franc et cabernet sauvignon.
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À Lagrange (Saint-Julien), atelier d’assemblage également, mais avec des expériences multiples : dégustation à la barrique au cœur des chais, visite experte pour tout apprendre sur la production du château, rencontre privilégiée avec l’œnologue ou formules encore plus originales, comme une journée à jouer les apprentis vendangeurs avec pique-nique dans le parc du château ou des cours de cuisine dans l’ancienne orangerie, toujours en compagnie des vins maison.
Desmirail (Margaux) propose une visite olfactive très ludique après une balade en calèche avec la jument Iris, à moins de préférer se reconnecter à la nature avec une promenade interactive autonome dans les vignes pour en découvrir la biodiversité. À Pape Clément (Pessac-Léognan), on mise sur une approche scientifique en faisant découvrir aux visiteurs le pôle de recherche & développement, les barriques connectées, ainsi que le ballet des robots vignerons et des drones croisant les chevaux de labour.
Parenthèses gastronomiques
Rien de tel qu’une belle table au château pour découvrir les vins de la propriété. Le Grand Barrail (Saint-Émilion), joyau architectural du XIXe transformé en hôtel de luxe, propose un séjour hors du temps, entre spa raffiné et dîners aux chandelles face aux vignes.
Bouscaut (Graves) joue la gourmandise grâce à des visites suivies d’accords vins-fromages, avec des chocolats de chez Hasnâa, célèbre chocolatière bordelaise, des plats végétariens, un menu concocté par le chef Aurélien Crosato pour le château, et même une association avec les caviars Sturia. Caviar également à Fourcas Hosten (Saint-Émilion), mais de Neuvic pour une expérience avec le blanc du château. Haut-Bailly (Pessac-Léognan), aux portes de Bordeaux, a ouvert la toute première table privée de la région où l’on peut déguster des millésimes différents sur la cuisine innovante du chef Maxime Pommier, qui utilise des produits locaux de saison. Lagrange propose également une table privée avec la cuisine gastronomique ou fusion d’inspiration japonaise.
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Côté étoilés, le Château Troplong Mondot, dans son restaurant Les Belles Perdrix (une étoile), perché sur les hauteurs de Saint-Émilion, suggère les expériences culinaires raffinées du chef David Charrier, grand défenseur de la biodiversité, qui bénéficie sur place d’un verger et d’un potager en permaculture, et même d’un poulailler.
Deux étoiles à La Grand’Vigne, chez Smith Haut Lafitte, où le chef Nicolas Masse n’a pour but que de sublimer les productions du terroir aquitain associées aux herbes du jardin. Lalique, le restaurant de Lafaurie-Peyraguey (Sauternes), avec son magnifique lustre en cristal et sa verrière qui ouvre sur le vignoble, a été confié à Jérôme Schilling, « cuisinier des vignes », qui joue de son art pour des accords avec les liquoreux.
La Table de Pavie, avec vue sur les toits et les vignes de Saint-Émilion, a donné carte blanche à Yannick Alléno, chef doublement étoilé, pour faire rayonner une grande cuisine bordelaise et moderne, faisant la part belle aux sauces et aux produits fermentés. Le Château Haut-Brion (Pessac-Léognan) a récemment subi une rénovation pour doter le Pavillon Catelan d’une somptueuse « salle des vignes » et d’une salle à manger équipée d’une cuisine professionnelle. Cela permettra d’offrir une restauration en cocktail ou à table lors des événements.
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Plus accessible, mais mettant également en avant les produits locaux de saison, le Café Lavinal, bistrot du village de Bages attenant au Château Lynch-Bages (Pauillac) et créé par la famille Cazes, propose, dans un décor des années 30, une cuisine de marché généreuse concoctée par le chef Gabriel Gette. Quant au Marquis de Terme, à Margaux, c’est l’une des rares propriétés à avoir intégré un restaurant en ses murs.
La famille Sénéclauze a choisi de le confier au chef rochelais Grégory Coutanceau, qui propose, sur deux étages, une carte au carrefour des terroirs maritime et médocain, avec mention des fournisseurs. Le lieu, avec sa grande cuisine ouverte, est animé régulièrement par de grandes soirées d’accords mets-vins. Le château propose également des ateliers vins et chocolats (Hasnaâ).
Nuits au château
Les hébergements de prestige au domaine sont plutôt rares en Bordelais. L’Hôtel de Pavie, Relais & Châteaux cinq étoiles, ne se trouve certes pas dans la propriété éponyme de la famille Perse, mais ses 16 chambres et trois suites, conçues par l’architecte Alberto Pinto, sont une étape incontournable d’un périple dans le vignoble, au cœur du village de Saint-Émilion.
Pavie dispose néanmoins de chambres supplémentaires portant le nom des parcelles dans une ancienne maison de maître ainsi que d’une Maison des Suites dont la décoration contemporaine a été confiée à Jean-Philippe Nuel, avec vue imprenable sur le vignoble. À Cordeillan-Bages, près des vignobles de Pauillac, la grande bâtisse en pierre blonde à l’intérieur design compte environ 30 chambres et abrite de nombreuses œuvres d’art.
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Michel Reybier a confié au designer Alex Michaelis la maison du fondateur de Cos d’Estournel pour ouvrir 14 chambres avec restaurant, espace fitness et même une yourte dans le parc pour les massages. La magnifique chartreuse néoclassique de La Lagune dispose de six chambres, dont trois suites luxueuses au cœur du château, dans une ambiance royale, orientale ou impériale.
Grand Corbin à Saint-Émilion vient d’être entièrement restauré avec trois chambres au nom de cépages, une grande cuisine et une enfilade de salons pour accueillir les visiteurs en toute intimité. Ceux-ci peuvent ainsi profiter d’une dégustation privée, dans les grands canapés en cuir devant la cheminée, avant de rejoindre leurs appartements. Le Château de Lussac, édifice du XIXe siècle orné de deux pavillons et d’un fronton dans un style Renaissance, propose désormais un gîte (dans l’aile adjacente) et cinq chambres avec un mobilier d’époque, certaines équipées de lits à baldaquin et de baignoires à pieds.
Ne manquez pas de découvrir la majestueuse cuisine et ses batteries en cuivre, que l’on traverse pour se rendre dans l’orangerie afin de prendre les petits déjeuners. Lors des soirées guinguettes animées par un groupe de musique local, les danseurs envahissent la terrasse ; les salons d’époque et la bibliothèque restent ouverts au public pour que chacun s’approprie un peu de la vie de château. Marquis de Terme, en rachetant récemment le Château de Marojallia tout proche, bénéficie désormais d’une dizaine de chambres à thème au charme fou (mention spéciale pour l’Orientale et la Vénitienne), les fenêtres ouvrant sur la terrasse et les vignes qui s’illuminent au coucher du soleil.
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Photo de Une : Haut-Bailly © Iwan Baan




