Journées particulières LVMH : Anthony Baudet, le virtuose de l’ombre
Il ne dessine aucune montre, ne pose jamais sa signature sur un cadran. Et pourtant, c'est par ses mains que repassent, à La Chaux-de-Fonds, tous les les mouvements de haute horlogerie Tag Heuer venus du monde entier pour être révisés. Anthony Baudet, horloger complet du service après-vente de la Maison, vient de recevoir la distinction de Virtuose des métiers d'excellence LVMH.
On ne le croise jamais sur une publicité, il ne chronométrie pour laquelle elle a été conçue. Anthony Baudet occupe, à la manufacture TAG Heuer de La Chaux-de-Fonds, un poste rare : celui d’horloger complet du service après-vente, seul dépositaire, ou presque, des révisions de haute horlogerie de la Maison – hormis certains tourbillons, tous les mouvements haut de gamme du monde entier reviennent entre ses mains. Un travail de l’ombre que LVMH vient de sortir de l’anonymat en lui décernant, lors des Rencontres des Métiers d’Excellence 2025, le titre de Virtuose des Métiers d’Excellence.
Anthony Baudet, que représente pour vous ce prix, sur le plan personnel comme professionnel ?
Anthony Baudet : Sur le plan personnel, c’est une immense fierté : la qualité de mon travail est reconnue. Sur le plan professionnel, cela met en lumière les horlogers et les savoir-faire présents chez TAG Heuer. Je pense que ce prix vient récompenser la reprise de l’ensemble des services après-vente de haute horlogerie : tous les mouvements du monde, sauf certains tourbillons, reviennent exclusivement à La Chaux-de-Fonds pour être révisés, et c’est moi qui réalise ces réparations. Il m’a fallu m’approprier une quinzaine d’années d’avancées techniques en un an ou deux, pour être en capacité d’intervenir sur l’intégralité des points manufacture haute horlogerie de la Maison.
Quel a été votre parcours pour devenir horloger chez TAG Heuer ?
En troisième, j’hésitais entre la mécanique automobile et l’horlogerie. Un stage de découverte a tranché : j’ai été fasciné par le fonctionnement des montres mécaniques et la beauté de certains calibres. Je me suis orienté vers un CAP, un BMA, puis un DMA en horlogerie, avant de travailler un an chez Jaeger-LeCoultre, au Sentier, dans la vallée de Joux. J’ai ensuite rejoint TAG Heuer : trois mois à l’atelier reconditionnement mouvement, un an et demi à l’atelier haute horlogerie, avant d’évoluer vers l’atelier SAV.
Quelles qualités sont, selon vous, essentielles pour atteindre l’excellence en horlogerie ?
La rigueur et la patience, avant tout. Il faut aussi avoir le goût du travail soigné, du détail, et savoir se remettre constamment en question. Avant même l’intervention de l’horloger, un composant passe par de nombreuses étapes – usinage, traitements, finitions, décoration, prémontage –, qui demandent une concentration de tous les instants.
Une étape de fabrication particulièrement minutieuse ?
Le montage du balancier-spiral. Ce ressort en forme de spirale s’insère dans une petite pièce cylindrique et percée, fixée sur le coq – le pont supérieur du balancier –, avant qu’on ne chasse une goupille conique pour assembler le tout. La moindre erreur de force abîme le spiral ; un mauvais positionnement crée des défauts qui auront une incidence directe sur la chronométrie de la montre.
Un projet dont vous êtes particulièrement fier ?
J’ai assemblé une partie des éditions limitées Carrera Heuer-02T avec chronomètre – une certification de précision délivrée par le Contrôle Officiel Suisse des Chronomètres (COSC). L’une des montres que j’ai réalisées a remporté cette certification.
Comment conciliez-vous tradition horlogère suisse et innovation TAG Heuer ?
Pour moi, tradition et innovation avancent ensemble. La tradition est la base solide du succès et de la pérennité de l’horlogerie suisse ; l’innovation permet de la dépasser et de la faire évoluer. C’est cette alliance entre héritage et modernité qui constitue l’ADN de la Maison.
Quels sont les plus grands défis d’un horloger aujourd’hui ?
Certains mouvements présentent des faiblesses redondantes : une fois la panne identifiée, on la retrouve souvent ailleurs, et on transmet l’information au laboratoire pour améliorer les composants concernés. Le vrai défi reste l’accumulation des innovations à maîtriser : transmission par courroie des Carrera V4, balancier magnétique du MikroPendulum, balancier haute fréquence du Mikrograph, spiraux en nanotube de carbone, ou plus récemment le calibre TH80-00. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est pouvoir rendre des montres fiables aux clients TAG Heuer.
Quelles valeurs de TAG Heuer retrouvez-vous le plus dans votre travail quotidien ?
L’innovation, la créativité et la précision. L’innovation, parce que nous travaillons avec de nouvelles technologies horlogères qui exigent une adaptation permanente pour le diagnostic et la réparation des pannes. La créativité, parce que chaque montre a ses spécificités et demande une analyse qui lui est propre. Et la précision, parce qu’à chaque étape – démontage, remontage, vérification, réglage –, il faut garantir la fiabilité et la performance de la montre.
Comment transmet-on l’excellence aux nouvelles générations ?
Nous sommes une quinzaine dans l’atelier, à travailler huit heures par jour ensemble : c’est une grande famille, où le doyen joue le rôle de père pour les apprentis et les nouveaux venus. L’excellence se transmet en montrant, en expliquant, et en laissant la jeune génération essayer, se tromper, recommencer – en corrigeant plutôt qu’en sanctionnant. C’est en tatônnant qu’on acquiert l’œil, l’expérience, et qu’on inocule la passion du métier.
Un conseil à un jeune qui souhaite se lancer dans l’horlogerie ?
Quand on est jeune, on veut aller vite. Mais il faut progresser étape par étape : apprendre d’abord la théorie, puis la pratique, pour acquérir l’expérience. Il faut aller au-delà de la seule technique et chercher à comprendre le fonctionnement des mouvements et des complications. C’est un travail exigeant, mais qui apporte des satisfactions uniques, surtout lorsqu’on travaille sur les garde-temps TAG Heuer.
Photo de Une : Anthony Baudet © DR