Dimanche, 11h00. Inès et son amie se sont donné rendez-vous devant les grilles du parc parisien voisin pour une séance de running. Les deux jeunes ados ont un objectif : s’entraîner pour grimper l’Everest… dans quelques années. Avant cela, elles songent au GR20, au mont Blanc, et même à l’Ama Dablam. Leur source de motivation ? Kaizen : un an pour gravir l’Everest, le film d’Inoxtag sur sa préparation à l’ascension du plus haut sommet du monde. Plus de deux mois après sa sortie, Inès résume son intérêt : « J’aime bien la montagne et le fait qu’il se dépasse. La mentalité du documentaire montre aussi que l’on peut réaliser ses rêves. »
Près de Rennes, Paul, bientôt 12 ans, partage cet avis. Le jour de la sortie, la « performance » du youtubeur aux près de 9 millions de followers a même été SON sujet de discussion du week-end. « Ça montre qu’il ne faut jamais abandonner. Ça permet de se concentrer sur ses objectifs et rêver toujours plus grand », témoigne-t-il. À 19 ans, Noah, sportif, a lui aussi été conquis : « Dans un monde où la notion de dépassement de soi était un peu désuète, Inoxtag a remis au goût du jour le fait de pratiquer du sport, de faire quelque chose qui nous plaît et de tout donner pour l’obtenir. »
Lève-toi et sors !
De son vrai nom Inès Benazzouz, Inoxtag a pulvérisé les records d’audience. D’une durée de plus de 2h26, le documentaire a enregistré plus de 39 millions de vues sur YouTube et plus de 340 000 entrées au cinéma. Il faut dire que tous les ingrédients sont réunis pour tenir le spectateur en haleine. Drones, plans serrés, selfies, témoignages émouvants et musique dramatique renforcent le propos. Le tout traité à la sauce manga. « J’ai toujours été impressionné par ceux qui se dépassent, et je pense que ça vient des mangas que je lis depuis que je suis petit. Ce sont toujours des histoires avec le héros qui a des rêves impossibles, et tu ne sais pas comment il finit par y arriver », explique le youtubeur dans le documentaire.
C’est la définition même du genre shōnen, caractérisé par des personnages qui font face à l’adversité avec force et abnégation. « Mais à l’époque, la seule façon pour moi de vivre des aventures, c’était à travers les jeux vidéo. […] Pourquoi ne pas le faire en vrai ? » Avant d’ajouter, plus tard : « Pour trouver ce que tu aimes, ta passion, tu dois te lever et sortir, éteindre ta télé, aller dehors et tester plein de choses. »
Mathis Dumas, guide de haute montagne, a accompagné le youtubeur dans son parcours. Il confirme : « Pour lui, l’Everest était une excuse pour aller dehors, faire de la montagne et du sport. Au début, ce qui m’a vraiment motivé, c’est l’impact qu’il peut avoir sur les jeunes pour les pousser à se déconnecter des réseaux sociaux et à se connecter à l’instant présent. Je me suis dit que si je pouvais lui transmettre l’amour de la nature, le plaisir d’être dehors et dans des espaces préservés, cela permettrait de passer les bons messages auprès de sa communauté. »
Changer, en mieux
Pour Jean Corneloup, sociologue des cultures récréa-sportives, « Inoxtag réussit à montrer aux jeunes que le monde dépend en
partie de notre capacité à développer notre potentiel d’action. C’est la culture du défi, et il le fait merveilleusement. » Et c’est bien le cheminement du youtubeur qui a marqué les esprits : « Il est jeune, il n’avait presque jamais fait de sport et, pendant un an, il ne s’est entraîné que pour ça. Il a montré tout le processus, étape par étape. C’est aussi ce qui a plu, témoigne Noah. On est partis avec l’esprit shōnen, et on est ressortis avec la mentalité Kaizen. » Autrement dit, avec l’objectif de changer… en mieux.
Alors certes, l’ascension de l’Everest n’est pas un exploit en soi : d’autres l’ont réalisée avant lui, qui plus est sans oxygène, et pour certains sans sherpa. Certes, le film a représenté un budget colossal : la somme se chiffrerait autour du million d’euros. Certes, le film n’est pas un exemple de sobriété environnementale. Tous en sont conscients. « Cela a créé un certain clivage politique chez les jeunes », constate Noah.
« Est-ce bien intéressant de proposer aux gens d’aller faire des trucs hors de prix à des milliers de kilomètres avec un bilan carbone affreux ? », interroge Niels Martin, directeur adjoint de la FFCAM (fédération française des clubs alpins et de montagne). Mais il enchaîne aussitôt : « Il n’empêche que c’est un beau film. Les images font rêver. Le personnage est sympa. Nous le voyons donc d’un œil plutôt bienveillant. S’il y a un film qui promeut la pratique de la montagne, c’est plutôt bien, parce que souvent les films de montagne intéressent un public assez restreint et spécialisé. Il réussit à toucher un large public. »
Même constat pour Charles Dubouloz, alpiniste et guide de haute montagne : « Inoxtag a une audience que nous, alpinistes,
ne pourrons jamais avoir. C’est hyper positif. Ce gamin-là a passé des valeurs incroyables. Alors, on adhère ou pas. Il est vrai qu’on n’aime pas ce type d’alpinisme. C’est à l’opposé de ce que l’on fait. Ce n’est pas du haut niveau. Mais il n’a jamais présenté ça comme un exploit : il a toujours été assez humble là-dessus. Après, on ne va pas se mentir, il a aussi son business derrière, et tant mieux pour lui. Mais je pense que c’est très vertueux pour l’outdoor en général. »
Un engouement pour la nature
De là à développer l’activité ? « Les gens étaient séduits, touchés, assure Charles Dubouloz. Cela leur a donné envie d’essayer et d’aller dehors. J’ai fait une intervention auprès du SNGM (syndicat national des guides de montagne) où j’ai dit : “Ce mec-là va faire bosser une génération de guides pendant cinq ou dix ans.” Peut-être même qu’il va susciter des vocations auprès de gamins de 12 ans. » Pour le directeur général de l’enseigne Au vieux Campeur, Aymeric de Rorthays, l’impact est indéniable : « Il y a eu une recrudescence de jeunes qui ont envie de faire de l’alpinisme. Nous l’avons ressenti au niveau des demandes. Mais c’est au printemps prochain qu’on verra vraiment le phénomène. »
Jean Corneloup est plus tempéré : « Cet influenceur invite les gens à ouvrir un champ des possibles, mais, à un moment donné, il faut qu’il puisse porter cette nouvelle culture dans les actions qu’il va mener. Car le parcours est extrêmement long. » Niels Martin abonde : « La montagne, ça s’apprend. Mais il ne faut pas avoir peur d’y aller. On peut faire des choses toutes simples et vivre des moments formidables. Après, pour aller un peu plus loin, il faut en effet apprendre pour prendre du plaisir. Il y a plein de manières de se former. Soit faire appel à des professionnels, soit intégrer un club. »
Une chose est certaine : ce film n’a fait que renforcer l’engouement pour l’escalade et les sports outdoor, qui ne cesse de croître depuis quelques années. « La pratique évolue avec ces nouveaux “sportifs” confrontés au milieu outdoor, d’une part par l’escalade, d’autre part par le trail. Les gens se sont dit : “C’est génial de transpirer un peu en nature, allons voir ce qu’il se passe un peu plus haut.” »
Il prévient, toutefois : « Cela reste un milieu assez dur, excluant. Tout le monde ne peut pas se dire : “Demain, je prends un baudrier, des piolets et je monte au sommet de l’aiguille du Midi.” Il faut pouvoir se le payer et repartir simplement. » Mais avant les piolets, il y a aussi la randonnée, notamment en famille. Car le film a aussi motivé les parents. « C’est l’autre point fort du projet : partager et réunir les gens », rappelle Inoxtag lors de la remise du prix Stratégies de l’influence 2024. Un rêve accompli.
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Photo de Une : © Mathis Dumas




