« Ce jour-là, on s’est dits que la mondialisation avait buggé. » Ceux qui parlent ainsi s’appellent Sébastien Kopp et François-Ghislain Morillion. En 2003, ils ont 25 ans, et les deux copains visitent une usine chinoise pour suivre un audit social commandé par une grande marque de mode. Ils y découvrent un dortoir où s’entassent les ouvrières avec un trou au milieu de la pièce en guise de douche et de toilettes.
Pour changer le monde à leur petit niveau, ils choisissent un symbole de leur génération : la basket. Ils n’y connaissent rien, mais qu’importe, ils ont la foi de ceux qui renversent les montagnes. Ou, pour l’occasion, de ceux qui vont crapahuter en Amazonie pour trouver leur matière première : le coton et le caoutchouc.
« Pour une paire de baskets de grandes marques, 70 % des coûts vont dans la pub et le marketing, contre 30 % pour les matières premières et la main-d’œuvre », explique Sébastien. L’idée est lancée : Veja (« regarde » en portugais) sera une marque équitable et transparente qui garantira aux producteurs un revenu juste, quitte à acheter entre 60 et 100 % au-dessus du prix du marché.
Les premières collections de ces sneakers éthiques sont en coton issu de l’agriculture agrobiologique. Les grands magasins adorent et achètent en masse. Suivront celles en cuir tanné avec des matières végétales, puis les modèles faits à partir de bouteilles en plastique recyclées. 20 ans après leurs débuts, le duo a vendu des millions de chaussures partout dans le monde et engendré un max de descendants, français notamment : Jules and Jenn, MoEa, Zèta, O·T·A, Iko & Nott, Belledonne, Igwe, Caval, Faguo… Les sneakers green, outil politique pour changer la planète ? Just do it! Enfin, accroche-toi, aussi.
Un marché des sneakers éthiques pas tout à fait mûr
« On arrive à vivre modestement, mais on se bat. » À la tête de la marque Ubac, qu’il a lancée avec sa femme Mathilde Blettery en 2018, Simon Nicolas avoue qu’il galère un peu pour vivre de sa basket « inspirée par la nature, conçue pour le futur ». Mais, à la tête de sa société de quatre salariés, il s’accroche, se montre intarissable sur les matières qui lui servent à confectionner ses chaussures – mesclat, lin, cobois, chanvre, laine, coton et caoutchouc recyclés – qu’il avoue vendre aujourd’hui à 4 000 exemplaires par an.
« J’avais déjà un pied dans la chaussure puisque mes parents avaient des magasins dans le centre de la France. On a commencé en vendant une basket faite de laine recyclée sur Ulule », raconte-t-il. Succès : la paire, fabriquée dans le Tarn, s’écoule à 2 000 exemplaires en un mois. Mais le projet d’Ubac n’est pas que mercantile. Derrière son action s’affiche « une volonté de s’attaquer à une industrie très polluante ».
Basée à Roanne, Ubac fabrique maintenant ses baskets au Portugal et lutte pour se faire une place dans la jungle des marques vertes. « On se différencie notamment sur les matières utilisées, comme le mesclat, un mélange de laine et de chanvre, explique-t-il. Mais je dois avouer que, dans l’acte d’achat écologique, les Français sont encore assez loin de ce qu’on avait imaginé, en raison notamment du marketing extrêmement agressif de marques de la fast fashion, comme Shein. Je suis pourtant persuadé que la basket écoresponsable a un avenir, car le changement de conscience s’opère, lentement mais sûrement. »
Se serrer la ceinture
Avec un profil entrepreneurial plus classique, Guillaume Mesly d’Arloz, diplômé d’une grande école de commerce et fondateur de Meeko (prononcer « méko »), a eu l’idée de lancer sa marque en 2019 après une mission de volontariat auprès d’ONG en Asie du Sud- Est avec sa compagne. Fatigué de trimballer plusieurs paires de chaussures selon ses besoins, Guillaume réfléchit à un modèle polyvalent et éthique avec Maxime Savart, son futur associé.
« Aujourd’hui, Meeko fait des baskets pour toutes les aventures, qu’elles soient urbaines ou sauvages, en prenant en compte la durée de vie du produit et en limitant la production. » Avec une philosophie « Do more with less », – autrement dit « Faire plus avec moins » – que l’on dirait chipée au Bauhaus, Meeko affiche fièrement son logo en forme d’orang-outan et confectionne ses sneakers avec des déchets de maïs broyés, du polyuréthane – « impossible de faire une basket sans une part de plastique » – et des semelles en caoutchouc naturel et recyclé ultrarésistantes et confortables.
« Une part de nos bénéfices est envoyée à des ONG pour financer des projets à impact en Indonésie », affirme Guillaume dont l’enfance a été rythmée par les randos dans le Mercantour. Les bénéfices ? Chez Meeko comme chez Ubac, on ne cache pas qu’ils sont maigres. « Notre marge nette, c’est du x 2,8, là où les marques classiques affichent un x 5 », avoue Simon Nicolas.
Dans un univers où le département Recherche & Développement occupe une place prépondérante, pas d’autres moyens que de se serrer la ceinture et d’opérer quelques levées de fonds sans lâcher trop de capital. « Notre but premier, c’est de changer le monde. On pourrait faire la basket 100 % éthique entièrement réalisée en France, mais on la vendrait 350 €, relativise Guillaume. L’aventure de Meeko nous a appris à faire des compromis en allant faire fabriquer nos chaussures avec des entreprises chinoises vertueuses, par exemple. » La route de la mode éthique est encore longue, mais, au moins, ses pionniers sont bien chaussés.
veja-store.com ; ubac-store.com ; meeko.store
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