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Rodrigues, la bienheureuse

Il était une fois ailleurs. En plein océan indien flotte un gros caillou tapissé d’émeraude, révélé par mille bleus d’un lagon d’exception. On s’y réjouit d’une risée à décoiffer les filaos, de causettes au marché et du temps qui étire ses paresses. Alors, pointe Rodrigues, comme une évidence.

Jean-Pierre Chanial

Les 44 450 habitants de Rodrigues guettent la houle du large – la pêche sera bonne. Ils aiment le hasard d’un bisou au cousin qui attend l’autocar : oui, Méliza part en fac à Maurice, elle reviendra, c’est sûr. On dit aussi que le cargo a livré le lait pour bébés et que le nouveau club de foot de Pavé La Bonté rassemblera les villages de Petit Gabriel, Citron Donis, Bigarade et Eau Vannée.

Roby le taxi en sera l’entraîneur, évidemment… Venue en curieuse, Jeanne Cherhal repartit enchantée : « Jamais je n’oublierai la couleur de ton île, le bleu-vert du lagon, immobile. (…) L’air est doux quand il est d’un autre âge… » (Rodrigues).

Dépendants mais autonomes

Ce temps d’antan invente un bonheur que chacun veille à préserver. Les instructions venues de Maurice (à 585 kilomètres), dont dépend Rodrigues, on verra plus tard. Mais l’interdiction totale des sacs en plastique ? C’est ici, et tout de suite ! Les turbulences du monde ? Restons à l’écart, mais peignons nos arrêts de bus d’alertes citoyennes (« Votez ! », « Protégeons notre nature ! », « Pas de drogue ici ! », « Enceinte ? Consultez ! »). Et fermons la pêche au thon comme aux urites (pieuvres) deux fois deux mois par an : cela pérennise nos prises. Dépendants, d’accord, autonomes d’abord !

 

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Le visiteur d’une terre si bienveillante peut se contenter d’admirer, de s’imprégner des couleurs et de céder à l’extase qu’évoque J. M. G. Le Clézio dans Voyage à Rodrigues : « Il y a ici une impression de lenteur, d’éloignement, d’étrangeté au monde des hommes ordinaires (…) qui fait penser à l’éternité, à l’infini. » Ermites, méditants et poètes, savourez !

Bonzour, mo extra content

En voir un peu plus s’impose. Par exemple, faire ses emplettes (fruits, légumes, épices, vannerie) sur le sympathique marché de Port Mathurin, capitale de poche (6 000 âmes) de cette île aux trésors. Ensuite, tourbillonner sur la « route aux 52 virages » qui grimpe jusqu’à la cathédrale Saint-Gabriel, capable d’accueillir 2 000 fidèles, record de l’océan Indien ! Poignante ferveur assurée chaque dimanche. Et surtout, faire comme tout le monde : « bonzour, mo extra content » (« Bonjour, je suis très content »). Partager la vie qui déroule ses langueurs en papotant de tout et même de rien, pendant que l’horizon se couvre d’or.

L’épopée de Leguat jusqu’à Rodrigues

Demain, cap sur la réserve François Leguat. Ses 20 hectares de pleine nature abritent 10 000 tortues et 300 000 plantes endémiques. Cet aimable huguenot français y jeta l’ancre en 1691, avec huit compagnons, afin d’y trouver la sérénité. Inhabitée, l’île offrait au rêve sa réalité. Voire.

Après deux ans de solitude et lassés de leur entre-soi, les hommes hissèrent les voiles du retour. Reste le carnet du capitaine, qui raconte le paradis des tortues, la forêt dense, la nature initiale. Mille escales plus tard et autant de saccages actèrent l’extinction de l’animal. La réserve en gère aujourd’hui la réintroduction, la conservation, la protection. Bravo.

On applaudit en suivant le joli parcours guidé, qui chemine parmi les paisibles résidentes avant de plonger dans le secret d’une vaste grotte souterraine, pour ressurgir plein ciel, entouré de carapaces. Leguat revit.

Rodrigues, paradis des randonneurs

Autre option : la randonnée. Justement, la même réserve accueille le départ et l’arrivée du Trail de Rodrigues – chaque année, début novembre –, 73 kilomètres pour les champions, quatre distances réduites pour les foulées plus modestes. Une centaine d’autres sentes du bonheur sillonnent l’île. Glissées sous les banians, les papayers et les eucalyptus, elles alternent jungle, ravines fleuries et vues grand large, en traversant des hameaux oubliés. Trois masures, un carré de maïs, quelques poules, deux biquettes, le chien qui somnole. Leurs habitants, déjà, ont ouvert la porte.

 

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Enfin, cap sur la plage de l’Anse Mourouk, spot mondial du kitesurf. Les ténors s’y retrouvent chaque année en juin ou juillet. Les autres trouvent voile et conseils au stand dédié de l’hôtel C Rodrigues Mourouk. Sur l’immense lagon juste devant, une dizaine de pratiquants assure en permanence le spectacle : cabrioles, courses folles, écume fine et rouleaux dociles, sur fond de bleu clair et d’azur. Allez, on s’y met !

Entre ces essentiels, ne pas oublier la soupe de crabe et la salade d’urite proposées dans une cabane de plage, le snorkeling dans un aquarium grandeur nature où batifolent tous les poissons de la création, la halte chez un tresseur d’osier pour craquer sur un joli panier, ou encore le ballet des sternes, des pétrels et des fulmars… Et s’en aller fêter ça d’une bière Phoenix glacée servie à l’épicerie du village. Confidence du voisin : « Il n’y a plus aucun cyclone à Rodrigues depuis qu’on a des maisons en dur. » Éclats de rire. Tchin. Ainsi soit île !

Quelques repères

Comment aller à Rodrigues ?

Vols quotidiens assurés par Air Mauritius au départ de Paris, avec escale à l’île Maurice. Environ 15 heures de voyage. À partir de 1 100 € l’aller-retour en classe économique et autour de 5 000 € en affaires (tarifs indicatifs). airmauritius.com

Infos pratiques

Pas de visa exigé pour les passeports français. Quand il est midi à Rodrigues, il est 14 h en France en été et 15 h en hiver. L’euro s’échange contre 50 roupies mauriciennes. Tous les Rodriguais parlent français, anglais et créole. Sécurité totale sur place : ni roublardise, ni harcèlement.

Où loger à Rodrigues ?

Hôtel C Rodrigues Mourouk, parmi les meilleures adresses de l’île, devant l’une de ses plus belles plages : 67 chambres quatre étoiles avec terrasse et vue sur le lagon, bar, deux restaurants de qualité, club de kitesurf, guide pour les treks, organisation des visites, Wi-Fi gratuit et service tout sourire. Environ 300 € la nuit en chambre double, petits déjeuners compris. c-resorts.com

Où manger à Rodrigues ?

• La Plage : soupes et fruits de mer (environ 20 €), village d’Anse aux Anglais.

• Chez Tonio : cabane les pieds dans l’eau, poissons et fruits de mer selon la pêche du jour (environ 15 €), plage de Gravier.

• Caze Mama : au Jardin des Cinq Sens, cuisine créole (environ 20 €), mont Malgache.

Où randonner à Rodrigues ?

L’hôtel C Rodrigues Mourouk fournit le détail des plus beaux sentiers pour tous niveaux. Accompagnement possible par un guide maison.

Où voir les tortues ?

Réserve François Leguat : 16 € par adulte pour une visite guidée de 90 minutes. Restauration sur place. francoisleguatreserve.com


Lire aussi : Christophe Plantier (Constance Prince Maurice) : « Rodrigues, c’est un peu Maurice il y a 50 ans »


Photo de Une : Port Mathurin © Mikhail Nilov

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