patrick roger

Regards croisés entre Patrick Roger et Nathalie Blaise

Pour tourner les projecteurs vers ceux qui œuvrent dans l’ombre à l’essence même du cristal, perpétuer leurs gestes et faire le lien entre l’artisan et l’artiste, Baccarat met en résonance deux personnalités que rien ne prédestinait à se rencontrer.

Anne Debbasch

L’artiste s’appelle Patrick Roger, sculpteur, chocolatier et travailleur acharné, l’artisan s’appelle Nathalie Blaise, modeleuse prototypiste depuis 37 ans chez Baccarat. L’un est Meilleur Ouvrier de France, l’autre Chevalier des Arts et des Lettres, chacun est animé par la passion du travail bien fait, l’exigence et la rigueur que leur impose leur discipline.

Portés par la matière qu’ils travaillent, modèlent, cisèlent, sculptent, domptent, ils donnent naissance à des œuvres d’exception. Leur matériau de départ est différent, leur manière de travailler très personnelle, mais leurs créations ont en commun la beauté et la fascination suscitée par l’œuvre finale. Partons à la rencontre de ces deux artistes hors du commun.

Comment s’est effectuée cette rencontre ?

Patrick Roger : La Maison Baccarat m’a proposé de venir découvrir la manufacture et le travail de Nathalie Blaise. J’ai fait l’armée dans ce petit village de l’est de la France, je suis donc passé très souvent devant la manufacture sans jamais y entrer. Revenir dans ce village 36 ans après pour visiter ce lieu emblématique n’est pas quelque chose qui se refuse.

Nathalie Blaise : Je connaissais la réputation et les sculptures en chocolat de Patrick Roger, notamment ses orangs-outangs, mais je ne connaissais pas ses œuvres en métal. J’ai accepté avec plaisir cette rencontre.

Comment êtes-vous devenus sculpteur pour l’un et modeleuse prototypiste pour l’autre ?

PR : Dans mon cas, la sculpture est venue très tôt. Dès mon apprentissage, j’ai été attiré par les pièces artistiques. Commis, on m’a viré rapidement de la pâtisserie pour m’envoyer en chocolaterie, et j’ai eu la révélation. J’ai compris que ce serait ma matière, celle avec laquelle je pourrais m’exprimer, me construire. Je me suis mis en compétition avec moi-même. Et c’est par le travail et l’esthétique que je suis entré en religion. Aujourd’hui, mon rêve serait de vivre avec Peggy Guggenheim ou Gertrude Stein, cette écrivaine juive américaine du début du XXe siècle qui s’est mise à vouloir écrire comme Picasso dessinait. Quelle audace ! Quand j’y réfléchis, personne ne pourrait écrire comme je pense.

NB : Je me suis initiée très tôt à la poterie et au tournage chez l’un de mes oncles qui les enseignait. J’ai ensuite eu envie de travailler la céramique. Le modelage m’a tout de suite plu. Après mon CAP et une formation complémentaire, j’ai été amenée à faire un stage chez Baccarat et je n’ai plus jamais quitté la manufacture ! Aujourd’hui, je pars d’un croquis, d’un plan, d’une œuvre d’artiste. Je réalise alors la pièce en plâtre, en argile ou en pâte à modeler pour concevoir un moule en élastomère sous chape ou en plâtre. Une diversité que je n’échangerais pour rien au monde.

Qu’avez-vous chacun ressenti en découvrant l’atelier de l’autre ?

PR : En arrivant, je ne savais rien des coulisses de Baccarat. Je voulais savoir comment on pouvait obtenir un cristal aussi fin. Quand je suis entré dans l’atelier de Nathalie, j’ai immédiatement compris qu’il était très proche du mien. Je passe ma vie avec des mouleurs, alors découvrir ce lieu, ces outils, c’était retrouver mon univers, un environnement juste normal pour moi. Un lieu où la transmission est orale, où le geste fait naître la vibration. Sur un geste on reconnaît une marque de fabrique.

NB : Je n’ai pas encore pris le temps d’aller visiter son atelier, mais la rencontre avec Patrick a été extrêmement riche. Il est très libre dans sa création, alors que je pars d’un cahier des charges que j’essaie de suivre au maximum. Mais finalement, nous revenons aux mêmes choses : des formes, des textures, des volumes pour sublimer la matière. Si je suis très cadrée dans mes créations, ma liberté vient de mon expérience, afin de proposer des moules parfois complexes mais toujours fonctionnels pour la production.

Qu’est-ce que vous évoque le mot « résonance » ?

PR : Les mots m’emmerdent en général, la résonance est une évidence, il n’y a pas de sujet, on est dans la normalité des choses.

NB : Je n’imaginais pas le travail du chocolatier, je ne savais pas s’il sculptait ou travaillait comme moi à partir de moules. Nous sommes très vite entrés en résonance, il arrive à se projeter dans mon univers, nous sommes sur la même longueur d’onde.

Quel lien établissez-vous entre art et artisanat ?

PR : Avant, le mot « artisanat » avait une connotation négative. Quand on partait en CAP, c’est qu’on était nul, contrairement à l’art ! Aujourd’hui, chez moi, tout part de matières brutes, du chêne, du châtaignier, des tomettes. Je me souviens d’un gars au Japon en train de marteler une boîte à thé. En le regardant travailler de ses mains, le geste précis, on ne pouvait qu’être fasciné, tomber amoureux.

NB : L’artisanat, c’est l’art à la puissance dix ! Chez Baccarat, nous faisons beaucoup de pièces manufacturées. Il faut s’imaginer qu’il y a plusieurs dizaines de personnes qui interviennent autour d’une seule pièce pour obtenir la pièce finie en cristal. L’art et l’artisanat sont intimement liés.

Quel est votre processus créatif ?

PR : Pour la sculpture, je griffonne sur un bout de papier, je laisse libre cours à mon instinct. Je suis dans l’instantané, dans une forme d’abstraction, c’est inexplicable. Je n’ai jamais fait de dessin, je fais ça à l’arrache. La commande se fait avec moi-même de façon égoïste. Et puis je suis mon premier client, et tant que je n’ai pas la note, le truc qui sonne juste, qui me plaît, je ne lâche pas. Après c’est de l’ultradiscipline, comme les sportifs de haut niveau, personne ne peut comprendre. L’intelligence des Maisons comme Baccarat, c’est de placer la bonne personne au bon endroit, c’est ce qui fait perdurer l’artisanat.

NB : C’est souvent à partir de la pièce d’un artiste que commence mon travail. Je dois trouver une façon de la mouler tout en gardant la volonté du créateur. La réalisation du moule en cire perdue – pour un moulage de précision – ou en acier permettra la reproduction. Il faut innover, trouver des astuces pour préserver l’esthétique et la transparence. L’un de mes principaux défis réside dans les plans de joint pour pouvoir démouler la pièce sans casse ni accroc. Mon processus créatif commence là.

Comment concrétisez-vous vos idées ?

PR : La création, c’est dans l’ADN. Je suis parti de rien, je me suis construit à force de travail. Pour le MOF j’ai travaillé sept ans sans relâche, 20 heures par jour. Mais l’art ne s’apprend pas, il se ressent, il est inné. Le système émotionnel entre en jeu, ça ne se décrit pas. Un jour, je pioche dans une boîte Pierre Hermé, je goûte, c’est l’émotion. Le temps que ça monte au cerveau, je réalise que je viens de goûter mon propre chocolat L’Amazone ! De la même façon, quand on boit dans ces verres en cristal Baccarat extrafins, c’est jouissif. On ne peut qu’en être raide dingue, ça change la consistance des bulles. Quand on pense que la Maison Baccarat a été créée il y a plus de deux siècles, c’est sacré, on était faits pour se rencontrer.

NB : Avec l’expérience on va plus vite. Contrairement à Patrick qui travaille seul, chez Baccarat le travail est collectif. Nous sommes tous interdépendants. Mon atelier est à côté de la moulerie et du formage à chaud. Je leur fournis l’insert qui va leur permettre de faire l’enveloppe en acier, c’est-à-dire le moule pour la production complète. Même si Patrick n’utilise pas de moules, nos deux métiers sont très complémentaires par la matière, les outils et la création finale.

baccarat.com

patrickroger.com


Lire aussi : Glen Grant 18 Ans x Patrick Roger


Photo de Une : Patrick Roger et Nathalie Blaise © Anna Leonte

Partager cet article

A lire aussi
meilleurs cookies paris

Le top 9 des meilleurs cookies de Paris

Farine, sucre, beurre et œufs … qui aurait cru que ces simples ingrédients pourraient devenir des causes de véritables obsessions ? À Paris, les cookies ont su se rendre créatifs pour séduire les papilles des gourmands et rivaliser avec les pâtisseries traditionnelles. Entre croquant, fondant, épais, fin, ou encore garnitures généreuses, chaque établissement propose sa propre réinterprétation de ce classique. On vous dévoile nos adresses préférées à Paris.

cuisine chinoise

Le renouveau de la cuisine chinoise

Si les raviolis vapeur et les rouleaux de printemps sont devenus monnaie courante chez nous, ils ne représentent qu’une infime part de la cuisine chinoise.

hôtels sommeil

Top 8 des hôtels où (re)trouver le sommeil

Vous rêvez de repos ? Cures de sommeil, soins propices à la relaxation et à l’endormissement, matelas premium, voyages sonores… Les hôtels de luxe se renouvellent pour assurer détente et nuits réparatrices, études scientifiques à l’appui. Ou comment voyager dans les bras de morphée.

saint-valentin 2026 hôtels

Le top 7 des hôtels pour célébrer la Saint-Valentin

Cette année, la Saint-Valentin tombe un samedi ; simple coïncidence ou raison supplémentaire pour organiser un week-end avec son Valentin ou sa Valentine ? Selon votre temps et votre budget, voici nos adresses préférées pour s’échapper du quotidien et célébrer la Saint-Valentin.