Les côtes méditerranéennes disparaît sous les flots en raison de la fonte des glaces du Groenland, une tempête solaire qui fait disjoncter la planète et renvoie notre civilisation au XVIIIe siècle… Les prédictions climatologiques ne sont pas une science exacte, mais la plupart de ces scénarios catastrophes sont fort possibles avant que nous n’atteignions l’an 2100. Certains préfèrent afficher leur scepticisme, d’autres, tout mettre en œuvre pour qu’ils ne se produisent pas. Et puis, face à cette planète qui part en sucette, une troisième catégorie prend de plus en plus d’ampleur : les personnes sujettent à l’écoanxiété. Et cela ne touche pas que les activistes véganes en sueur.
Selon la chaîne France 24, 45 % des jeunes adultes se disent touchés – cela monte à 85 % entre 18 et 30 ans – par l’accélération des changements climatiques, qu’ils considèrent comme une menace pour leur santé mentale et leur bien-être psychosocial, un syndrome « entraînant détresse psychologique, anxiété, dépression, chagrin et conduites suicidaires », selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Ces écoanxieux frissonnent quand ils projettent leur bilan carbone en montant dans l’avion, pleurent en silence la future disparition du tigre de la Sonde ou regardent leurs enfants comme des espèces menacées. Est-ce pathologique ? Non. Est-ce pénible ? Terriblement. Bienvenue dans l’ère de l’angoisse climatisée.
Tout, sauf une maladie
Sur cette foule anonyme et mal dans ses baskets plane en plus une double peine : afficher leur angoisse publiquement, c’est risquer de devenir suspect. Un écoanxieux casse le storytelling d’un monde qui irait « vers le mieux » à coups de croissance, d’innovation, de marchés carbone, de pompes à chaleur connectées et d’emballages recyclables. Dans le récit officiel, la transition durable est pilotée et profitable. L’inquiétude, elle, devient un bruit parasite. Alors, celui qui pleure devant un rapport du GIEC, refuse de se réjouir d’un shampooing « neutre en CO2 » ou considère que Les Bronzés font du ski ressemblera à un documentaire préhistorique pour les prochaines générations passe pour un trouble-fête.
L’excellent Petit Guide de l’éco-anxiété publié par BL Évolution, cabinet de conseil en transition écologique, est formel : pathologiser l’écoanxiété revient à en faire un objet de soupçon. « Trop fragile », « trop radical », « manipulé » : on enferme l’angoisse dans la case du dérèglement individuel, comme si elle n’avait rien à voir avec l’état réel du monde. Cette disqualification est d’autant plus violente qu’elle nie une réalité partagée. Selon l’OBVECO (Observatoire des vécus du collapse), un Français sur trois ressent aujourd’hui des signes d’écoanxiété modérée à sévère. C’est donc un symptôme collectif mais que la société traite comme un bug personnel emballé dans du développement durable.
La marche vs. TikTok
C’est pourtant dans cette lucidité inconfortable que certains trouvent une force. « L’écoanxiété est un processus de prise de conscience des problématiques environnementales, actuelles et à venir, rappelle Pierre-Éric Sutter, psychothérapeute et président de l’OBVECO.
Plus la conscience est aiguë, plus le malaise est profond. Mais ce malaise peut devenir moteur si l’on parvient à rediriger cette énergie vers une forme d’action. » Encore faut-il que cette action ne soit pas elle-même un piège. Le Petit Guide de l’éco-anxiété met en exergue un mémoire de psychologie clinique mené sur 700 militants : ceux qui transforment leur engagement en passion « harmonieuse » – alignée, souple, non sacrificielle – développent une meilleure estime de soi et moins de troubles anxieux. Ceux qui entrent dans la spirale radicale du « tout ou rien » s’épuisent. D’un côté, la rage pure à la Greta Thunberg, 24 heures sur 24. De l’autre, la disparition en Ardèche, signal Wi-Fi compris.
Et au milieu ? Une voie modeste mais précieuse qui consiste à ne pas se croire seul responsable de la planète ni à attendre des autres qu’ils se réveillent tous demain matin. Planter une haie plutôt que de jeter son mégot par terre, lire Camus au lieu de regarder Fast and Furious 23 en streaming, remplacer 60 minutes d’abrutissement devant TikTok par une heure de marche dans la nature, remettre éventuellement en question un projet de carrière pour mieux s’aligner sur ses convictions… Chacun a ses rituels. Ce qui importe, c’est de réintégrer le présent, d’en accepter les limites et de respirer un peu mieux. L’écoanxiété ne disparaît pas d’un coup, elle se transforme et devient boussole. Et peut-être, un jour, forme de sagesse.
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Photo de Une : © Lena Koroleva




