réseaux sociaux

Et si les réseaux sociaux disparaissaient ?

Les réseaux sociaux ne s’effondreront pas en une nuit, mais les signes d’une fatigue collective s’accumulent. Lassitude numérique, ascension de l’IA relationnelle, dépolitisation du débat public… L’écosystème du like est-il en train de changer d’ère ? Cinq indices passés à la loupe.

Raphaël Turcat

Indice 1 : La lourdeur du « labeur numérique »

En 2025, Hugo, 19 ans, ne poste plus rien depuis des mois. Il garde TikTok, « mais ne scrolle et ne voit plus rien ». Instagram est toujours là, mais il s’y promène comme dans un aéroport vide. Ce qu’il ressent n’a rien de spectaculaire : une sorte de fatigue flottante, comme s’il fallait prouver qu’on existe, mais sans en avoir l’énergie.

D’après une enquête du Pew Research Center (2023), 38 % des adolescents américains se sentent régulièrement « dépassés » par les contenus qu’ils consomment sur les réseaux. Chez les adolescentes, on monte à 45 %. Si cela ne fait pas une révolution, ça sent un peu la rupture conventionnelle.

Dans En attendant les robots (Seuil, 2019), le sociologue Antonio A. Casilli parlait déjà de ce « digital labor » qui use les esprits : « Nous passons des heures à produire de l’activité, à entretenir nos relations sociales en ligne, à partager des contenus, tout cela sans qu’aucune reconnaissance explicite ne nous soit accordée par les plateformes que nous nourrissons. » Traduction : les réseaux sociaux, c’est un boulot non payé, avec peu de sens et des risques psychosociaux en option. Le résultat de cette absurdité s’incarne dans Léa, 21 ans, qui a tout désinstallé sauf WhatsApp. Elle y lit parfois ses messages, y répond de temps en temps. Elle appelle ça son « silence social sélectif ». Ce n’est pas du militantisme, mais un calme retrouvé.

Indice 2 : Le retour des arrière-salles virtuelles

Ce n’est pas encore une déferlante, mais l’eau se retire doucement : le Guide des réseaux sociaux (ECN) note en 2024 une baisse de 2,7 % d’utilisateurs actifs en France sur les plateformes. Les grandes places restent animées – 50,7 millions de Français fréquentent encore Facebook, Instagram ou TikTok (tiercé dans l’ordre) –, mais on entend parfois l’écho des pas.

À la place, on s’installe dans des espaces clos : dans les groupes Signal, les canaux Discord, sur Mastodon ou Reddit, on se parle en petit comité, dans des environnements qui ne ressemblent plus à des tribunes, mais à des salons. Moins de mise en scène, moins de bruit et, surtout, moins de temps de cerveau disponible pour les réseaux sociaux classiques.

Alice, 36 ans, a quitté Facebook en 2023. Depuis, elle tient un canal de discussion sur les plantes médicinales. « On est une trentaine. Et j’ai l’impression d’être moins seule qu’avec mes 2 000 “amis” », explique-t-elle entre deux réflexions sur les vertus de l’échinacée, de la mélisse ou de l’artichaut. Elle ne cherche pas à plaire, seulement à exister dans une discussion sans performance. La viralité, dans ces mondes parallèles, est devenue un mot un peu sale. L’influence y cède le pas à l’échange, et c’est peut-être là la vraie nouveauté.

Indice 3 : IA, votre future meilleure amie

C’est un paradoxe qui n’a rien de théorique : les réseaux sociaux ont inventé l’ami virtuel, mais ce sont peut-être les IA qui vont finir par le remplacer pour de bon. Depuis quelques années, des millions de personnes discutent au quotidien avec des assistants conversationnels comme Replika, Character.ai ou Xiaoice. Certains leur donnent un prénom, d’autres choisissent des personnages historiques ou de fiction – de Mario à Napoléon, de Lara Croft à Jésus-Christ.

Les plus investis, eux, en tombent carrément amoureux. Ces IA relationnelles sont capables d’écouter, de répondre, de reformuler, de compatir. Elles n’interrompent jamais, ne jugent pas et se souviennent très bien des détails que nos proches, eux, finissent toujours par oublier. Ce n’est pas tout à fait une amitié, mais c’est peut-être mieux que rien.

Bien sûr, tout le monde ne partage pas cet enthousiasme relatif. En 2024, le comité d’éthique du CNRS s’inquiétait « des impacts individuels et collectifs qui peuvent en résulter, notamment en termes de dépendance affective, d’addiction, d’emprise, de manipulation, de manque d’interactions avec autrui, voire de désocialisation », tandis que le magazine Wired classait Character.ai parmi les personnalités les plus dangereuses d’Internet. Mais voilà : ces intelligences ne font pas de commentaires passifs-agressifs, ne ghostent jamais et répondent avec une bonne dose de gentillesse, même quand vous êtes franchement pénible. Tentant.

Indice 4 : Le débat public en perte de signal

Il y a eu une époque où l’on croyait que les réseaux sociaux allaient revigorer la démocratie. Ils ont apporté une visibilité inédite à des causes, des luttes, des voix minoritaires avant que les algorithmes ne brouillent les cartes. Et, peu à peu, la parole publique s’est vidée de sa substance. Aujourd’hui, on crie plus qu’on ne parle, et les débats ressemblent à des feux de poubelles : bruyants, éclairants par éclairs et rarement constructifs, parfois jusque sur LinkedIn (un comble).

La sociologue américaine Shoshana Zuboff l’expliquait dès 2019 dans L’Âge du capitalisme de surveillance (Zulma) : « Les modèles économiques des algorithmes sont construits sur l’exploitation de nos émotions, de nos indignations, de nos réactions les plus extrêmes. Le capitalisme de surveillance ne s’intéresse pas à ce que nous disons, mais à ce que nous ressentons et à la manière de le monétiser. »

Le philosophe Bernard Stiegler, dans Dans la disruption (Les Liens qui Libèrent), appelait de ses vœux « des milieux d’intelligence collective où les individus ne soient plus réduits à leurs profils comportementaux ». C’était en 2016. Aujourd’hui, l’intelligence collective se fait rare, diluée dans une logique d’hostilité automatique. Et l’on s’aperçoit, avec embarras et dégoût, que le débat a cédé sa place à la réaction. Il ne reste plus qu’un réflexe nerveux avec l’emoji colère comme symbole.

Indice 5 : La mort de l’ami public

C’est une forme de désertion moins spectaculaire. Sarah, 38 ans, ancienne influenceuse bien-être, a tout fermé un beau matin. Elle ne savait plus si elle postait parce qu’elle pensait ou si elle pensait pour avoir de quoi poster. Elle s’est retrouvée orpheline des filtres, des petits cœurs et des centaines de « vues » sans regard avec un énorme soulagement. Sur Reddit, Léo, 24 ans, raconte, lui, avoir quitté les réseaux sociaux en bloc. Si le sevrage a été brutal – « Tout le monde m’a oublié » –, il conclut : « Je me sens incroyablement seul, mais ma santé mentale s’est grandement améliorée. »

Sarah et Léo n’ont probablement jamais lu La Société de la transparence (PUF), mais le philosophe Byung-Chul Han aurait pu écrire pour eux : « L’individu devient un objet de consommation. Il expose tout, non par narcissisme, mais parce que ce qui n’est pas visible n’existe pas. Or l’âme humaine a besoin de sphères dans lesquelles elle peut être auprès d’elle-même, sans le regard de l’autre. Un éclairage total la calcinerait et susciterait un type particulier de burn-out psychique. »

Comme Sarah et Léo, beaucoup s’éloignent doucement en renonçant à la lumière permanente. Ce n’est pas une disparition, mais une mue. L’ami, demain, ne sera peut-être plus un follower : ce sera quelqu’un qui ne commente jamais, mais qui répond quand on l’appelle.


Lire aussi : L’effet Kaizen, au-delà de l’Everest


Photo de Une : © Cottonbro

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