Karine* a 47 ans. Elle a aimé, été quittée, retenté, été à nouveau quittée, puis s’est lassée. Elle ne s’est pas « refermée », comme on dit avec inquiétude dans les dîners, elle a juste fermé les applications. « J’ai supprimé Tinder et jeté mes talons en même temps. Pas par rage mais par allègement », explique-t-elle avec un peu de poésie. Elle ne veut plus séduire. Ne pas rester célibataire en attendant mieux, juste cesser d’avoir à se soucier de ce que l’autre projette ou désire. C’est une position debout, pas un effondrement. Et de moins en moins marginale.
D’après l’enquête de l’Institut national d’études démographiques (INED) Vivre célibataire : des idées reçues aux expériences vécues, 46 % des femmes âgées de 26 à 65 ans qui ne sont pas en couple affirment que c’est un choix. Cette proportion monte à 50 % chez les ouvrières et les employées. L’étude rappelle que « la vie hors couple est d’autant mieux vécue qu’elle est courante autour de soi » – ce qui pourrait expliquer que ce soient, justement, les femmes des milieux populaires qui s’en accommodent le mieux.
Karine, cadre, le vit peut-être à contre-courant, mais elle s’en fiche un peu : « On veut toujours faire croire que l’amour arrive quand on ne l’attend plus. Moi, je crois surtout qu’il n’arrivera plus du tout, et j’en suis ravie. » Ce n’est pas de la misandrie, plutôt un grand ménage, un vaste tri dans les sollicitations inutiles. La solitude, elle l’a choisie comme un fauteuil, confortable, avec vue sur sa propre vie.
Séduire, une charge non-rémunérée
On parle souvent de « volonté de séduire ». C’est joli, mais ça sent le slogan de parfum pour femmes en tailleur. La réalité est plus terre à terre. « La séduction, ce n’est pas une envie, c’est un boulot, et moi, j’ai décidé de prendre ma retraite », glisse Marie, 52 ans. Elle évoque le gloss à mettre même quand on sort acheter du lait, la réponse sympa à 23 heures à un message mou, les dîners où il faut feindre l’intérêt pour un type qui croit que citer Houellebecq, c’est avoir de la profondeur. « Je n’en peux plus. Même mon psy a eu pitié », avoue-t-elle en souriant.
L’enquête de l’INED ne parle pas de gloss mais relève très justement que « les femmes se sentent davantage concernées par les injonctions à la séduction que les hommes ». On s’en doutait un peu. Ce qu’on savait moins, c’est que les femmes cadres, plus souvent remises en couple, vivent bien plus difficilement le célibat que les ouvrières.
Pourquoi ? Parce que les premières ont intériorisé que « ne pas être en couple » est un échec. Alors qu’à Bobigny, on appelle ça avoir la paix. Marie, elle, a tout coché : mari, maison, enfants, gestion des vacances et des comptes. « J’ai passé ma vie à séduire et organiser. Maintenant, j’aimerais bien juste vivre. » On lui demande si elle se sent seule. Elle répond « parfois », mais elle a surtout envie qu’on la laisse tranquille. C’est aussi une forme de présence. Plus stable qu’un date en chemise mal repassée.
Le célibat, version longue
Il fut un temps où le célibat féminin était perçu comme temporaire, dérangeant, voire les deux. Il fallait avoir un projet, un chien, une bonne excuse. Aujourd’hui, ce n’est plus nécessaire. D’après l’étude, une femme sur cinq entre 26 et 65 ans n’est pas en couple, et plus de la moitié ont déjà vécu une période d’un an ou plus hors relation. Le célibat n’est plus une virgule mais un paragraphe. Sophie, 49 ans, agente immobilière, vit seule depuis six ans. « Je ne suis pas entre deux hommes mais entre deux bouquins. » Elle ne dit pas que tout est rose, loin de là. Mais elle ne donnerait pas son jeudi soir contre un type « en reconstruction », avec deux enfants et un Tupperware de lasagnes.
Selon l’INED, seules 31 % des femmes déclarent un impact négatif du célibat sur leur quotidien. Et chez les mères solos des classes populaires, ce chiffre baisse encore. Pourquoi ? Parce que le célibat, pour certaines, améliore leur vie. Moins de disputes, moins de machines à faire, moins d’efforts pour faire croire que tout va bien quand tout va mal. « Je suis moins fatiguée depuis que je suis seule. Et j’ai retrouvé l’usage de ma télécommande », note Sophie.
Il y a, dans cette tranquillité, une forme de luxe. On la trouve parfois dans un bain chaud, parfois dans une soirée seule au cinéma, parfois dans une pizza qu’on ne partage pas, souvent à boire des coups avec des copains pour qui on ne représente plus une target. Ce n’est pas une revanche sur l’amour. C’est juste une paix qu’on ne veut plus marchander.
La féminité sans courbettes
« Tu ne veux plus séduire mais tu restes féminine », dit-on à Karine comme on demanderait à un végétarien pourquoi il mange des champignons. La féminité, dans ce cas, n’a plus de direction. Elle ne vise plus, elle est, loin des codes, des sourires calibrés et des robes choisies « au cas où ». « Je mets des pantalons larges et j’ai coupé mes cheveux, je ne tente plus rien de fou et je me plais plus qu’avant », avoue-t-elle.
L’étude ne parle pas de coupe au carré, mais elle évoque un point essentiel : la sortie du couple permet souvent un gain d’autonomie. Et ce gain, il est aussi corporel. « On peut être belle sans être désirable, forte sans être convoitée, et vivante sans être en couple », martèle Aurélia, une amie de Karine, elle aussi adepte du retrait amoureux et qui nous a rejoints à la table du café où nous discutons. Ce qu’énonce Aurélia ne résonne pas comme un slogan féministe radical, plutôt comme un constat empirique.
Marie, qui a longtemps navigué entre désirabilité et performance, a décidé de ne plus être une « bonne élève », ni pour son compagnon ni pour son miroir. « Je suis passée du regard à l’usage. Mon corps me sert à vivre, plus à séduire. » Elle fait du yoga, ne dit pas non à une aventure de temps à autre mais refuse de s’épiler en hiver. Révolution tranquille. « Ce que ces femmes quittent, ce n’est pas la féminité, c’est sa mise en vitrine. C’est l’obligation de raconter quelque chose avec ses vêtements, ses yeux ou son décolleté. Désormais, elles ne racontent plus, elles vivent, et ça fait moins de charge mentale », avance Aurélia.
Aucun rebondissement à signaler
La plupart des gens qui entendent « je ne veux plus séduire » imaginent une fin d’histoire. Ils cherchent le twist, le retour du prince charmant, la rencontre au marché bio un matin d’été. Mais… rien. « Je me suis posée dans ma vie comme sur un banc et me suis aperçue qu’il n’y avait plus de train à prendre », dit Karine. L’étude de l’INED est limpide sur ce point : après 40 ans, moins de 1 % des femmes s’installent en couple pour la première fois. L’idée de « ne jamais dire jamais » commence à sentir la naphtaline. C’est une phrase de film, pas une statistique.
Marie raconte qu’on lui demande souvent si elle ne craint pas de finir seule. « Je suis déjà seule, mais j’ai des copines, des enfants, une voisine envahissante. Il y a des couples qui rêveraient de ma vie », aime-t-elle répondre. Elle a réappris à cuisiner pour une, à partir seule en vacances, à dormir en diagonale… « La séduction, dit-elle, c’est comme la garde alternée : ça demande une logistique dantesque pour un bénéfice incertain. » Aujourd’hui, elle préfère lire sur le canapé, sans bruit de fond, sans négociation, sans projection.
Et si rien n’arrive ? Rien. Voilà peut-être la promesse la plus sereine de ce retrait amoureux : pas de grand amour, pas de grande histoire, pas de grande attente. Juste une vie parfois plate, parfois pleine, mais… à soi.
* Tous les prénoms ont été changés.
** Enquête menée par Marie Bergström et Géraldine Vivier, publiée dans le n° 584 de Population et Sociétés, le bulletin mensuel d’information de l’INED.
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Photo de Une : © Klaus Nielsen




