Dimanche 5 juin 2005. Sur la terre battue de Roland-Garros, un jeune Espagnol bataille longuement contre un Argentin qui lui rend coup sur coup. La première finale d’un certain Rafael Nadal. On va oublier son adversaire Mariano Puerta, mais pas lui.
Au terme d’un match très serré qui dure trois heures et 24 minutes, le Majorquin remporte les internationaux de France. Il a seulement 19 ans. Présent dans les tribus, Juan Carlos, le roi d’Espagne, exulte. Le début d’une longue série : 19 succès porte d’Auteuil, record sans doute impossible à battre.
Au-delà de son jeu de lift sans équivalent, les passionnés de la petite balle jaune notent immédiatement que l’outil de travail de Nadal, sa raquette, ne ressemble pas aux autres. Elle est plus grande et, surtout, elle est française ! C’est Babolat, une discrète PME familiale lyonnaise, plutôt réputée jusque-là pour ses cordages, qui équipe l’Espagnol.
Cette association gagnante va se prolonger jusqu’à aujourd’hui. Une fidélité sans faille. Malgré les sollicitations, Nadal n’a jamais voulu quitter son fournisseur rhônalpin, qui en a tiré des bénéfices importants. Il s’est ainsi forgé une place à part dans le tennis business. « Rafa » s’étant retiré, l’entreprise livre désormais ses raquettes à son successeur ibérique, Carlos Alcaraz, et au numéro un français, Arthur Fils.
Toujours indépendante, elle s’est diversifiée dans les articles textiles et les sneakers, ce qui lui permet d’habiller les joueurs des pieds à la tête. Et elle s’est engagée à fond dans tous les autres sports de raquette, à commencer par le padel qu’elle cherche activement à développer.
Une saga familiale
Comment ce simple fabricant de cordages est-il devenu une marque mondiale du sport ? Il faut remonter le temps pour le comprendre. L’histoire commence il y a exactement 150 ans. Le Lyonnais Pierre Babolat, l’arrière-arrière-grand-père d’Éric Babolat, l’actuel président de l’entreprise, a développé un savoir-faire dans la transformation de boyaux de mouton, récupérés dans les charcuteries, en cordages destinés aux instruments de musique.
Une rencontre va lui ouvrir le marché du tennis, un « petit » sport dont les Anglais raffolent déjà et dont les règles ont été inventées outre-Manche en 1875. Le major Bussey, un citoyen de Sa Très Gracieuse Majesté, se lance dans la fabrication de raquettes. Il cherche des cordages. Comme il a entendu parler de Babolat, il traverse la Manche pour venir à sa rencontre.
Les deux hommes font affaire. La petite entreprise lyonnaise va grandir au rythme de la progression de ce sport pratiqué aujourd’hui par 100 millions de personnes. Avant la Seconde Guerre mondiale, les « quatre mousquetaires » du tennis français et Suzanne Lenglen utilisent ses cordages.
Plus tard, les stars mondiales de la petite balle jaune, comme Bjorn Borg, Pete Sampras ou Boris Becker, les imitent. Pour répondre à leurs attentes, Babolat multiplie les innovations technologiques. Dès 1925, elle crée le fameux VS et invente plusieurs cordages synthétiques à partir de 1955. Elle développe notamment le « RPM Blast » en observant le jeu atypique de fond de court de Nadal. Il permet à l’Espagnol d’accentuer ses effets de balle. Parallèlement, la PME crée également des machines à corder qui équipent les marchands de sport.
Le début de la raquette
Mais son virage le plus important intervient en 1994 lorsqu’elle lance sa première raquette de tennis. « À ce moment, l’entreprise casse les codes du marché avec une raquette révolutionnaire dotée d’un cadre elliptique appelé la Pure Drive, explique Marion Cornu, directrice du marketing tennis de Babolat. Sa magie, c’est qu’elle convient aussi bien à des joueurs professionnels qu’à des amateurs. 31 ans plus tard, c’est encore la raquette la plus vendue au monde ! »
Dès 1998, Carlos Moyà, un autre tennisman espagnol, gagne Roland-Garros avec la Pure Drive. Non seulement cette victoire favorise les ventes, mais elle attire un gros poisson dans les filets de la PME. « Carlos Moyà était l’idole de Rafael Nadal, raconte Marion Cornu. À l’âge de 9 ans, il a préféré le tennis au football et il a voulu jouer avec la même raquette que lui. »
La collaboration avec « Rafa » est fructueuse. Babolat conçoit pour lui une nouvelle raquette, la Pure Aero, avec laquelle le joueur assoie sa domination sportive. Au cours de ces années, l’entreprise prouve aussi sa résilience quand son patron, Pierre Babolat, décède dans un crash d’avion en 1998, trois mois seulement après la victoire de Carols Moyà.
Son fils, Éric Babolat, âgé de 28 ans, lui succède du jour au lendemain. Pas le temps de broyer du noir. Il prend les choses en main. Il s’investit à fond dans la relation avec Rafael Nadal et son entourage, quand le jeune crack commence à enchaîner les bons résultats. Il marche aussi dans les pas de son père en accentuant la diversification de l’entreprise. « Nous ne sommes pas seuls au
monde, le marché est très concurrentiel, note Marion Cornu. La spécificité de Babolat, c’est d’être le spécialiste des sports de raquette. Nous faisons du tennis, du padel, du badminton et du pickleball. »
Le padel dès 2001 chez Babolat
De fait, Babolat mise depuis longtemps sur l’essor du padel, une discipline très à la mode. « Nous avons été la première marque à faire du padel en 2001, se félicite Marion Cornu. Nous nous sommes intéressés très rapidement aux spécificités de ce jeu, ce qui nous a permis d’être identifiés comme une marque spécialiste. Le développement de la première chaussure dédiée au padel nous a donné une légitimité et une crédibilité. Maintenant que la pratique explose, l’objectif c’est de surfer sur la vague. »
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Le tennis représente encore les trois quarts du chiffre d’affaires de l’entreprise (près de 190 millions d’euros en 2024), mais la part du padel progresse. « Les fondations de ce sport sont solides, il va s’installer sur la durée, assure la directrice marketing. Ce qui le freine encore, c’est le nombre d’infrastructures disponibles pour le pratiquer. » D’où l’alliance passée avec le Club Med pour installer des courts dans les Resorts du leader des vacances au soleil. « Nous aimons jouer en double : c’est aussi ce que l’on a fait avec Michelin, expert du contact au sol, pour développer nos chaussures de tennis et de padel. »
Innovante, agile, persévérante, l’entreprise lyonnaise ne lâche rien. À l’image de Rafael Nadal, qu’elle accompagne aujourd’hui dans son centre d’entraînement de Majorque. À Roland-Garros et ailleurs, Babolat continue de défier les géants mondiaux du sport. Un match dans ses cordes.
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Photo de Une : Éric Babolat et Rafael Nadal © DR




