Sur les vidéos ou photos de ce pop-up immersif qui a fait halte à Singapour, Shanghai cliché de Jean Cocteau, songeur, la main ornée dudit anneau, entretient l’idée d’un lien plus originel avec la bague Trinity. La légende veut que le poète, ambulancier pendant la Première Guerre mondiale, ait suggéré à son ami Louis Cartier, rencontré dans un hôpital militaire, de lui dessiner une bague « triplement saturnienne ».
« Contrairement à ce qu’on lit souvent, rien dans nos archives ne permet d’affirmer que Jean Cocteau a dessiné ou participé à la création de ce bijou, créé par la Maison en 1924 », tempère Pierre Rainero, directeur de l’image, du style et du patrimoine de Cartier. Et le gardien de la Maison de poursuivre que cette bague – dont l’or rose symbolise l’amour, l’or jaune la fidélité, et le platine, remplacé par la suite par l’or gris, l’amitié –, déclinée la même année en bracelet, « est arborée dès 1925 par la célèbre décoratrice d’intérieur Elsie de Wolfe, ce qui semble attester qu’il ne s’agissait pas d’une commande spéciale, ni d’une pièce unique ».
Triple anneau et double doute
Pourtant, le doute persiste. Cet extrait de l’ouvrage La Bague de l’Antiquité à nos jours, publié à l’Office du Livre en 1981, semble appuyer la thèse de la commande du poète au sortir de la guerre : « Ce dernier avait développé une théorie, à la fois vague et paradoxale, qui faisait un rapprochement entre la chevalière, le seul bijou qui n’en soit pas un, et les anneaux de Saturne. »
La ligne et le principe établis, Cocteau en aurait commandé deux exemplaires, l’un pour lui, l’autre pour l’écrivain Raymond Radiguet, rencontré en 1919 et emporté par la fièvre typhoïde cinq ans plus tard. Fou de chagrin, Cocteau aurait ajouté, ainsi qu’on le voit sur la photo, le triple anneau du défunt à son auriculaire.
D’autres auteurs, cependant, prétendent que le poète aurait fait réaliser cette bague pour Natalie Paley, descendante des Roumanoff, selon le modèle des alliances russes du XIXe siècle, composées de trois anneaux. On sait aussi que Cocteau, dès les années 1930, gagné peut-être par ce premier essai, a démultiplié son génie créatif en la matière en imaginant des modèles pour Elsa Schiaparelli et Fred, avant de faire concevoir ses propres séries dans les Ateliers Hugo, au début des années 1960.
Finalement, qu’importe. La course de l’anneau est belle et, depuis qu’il a dépassé la symbolique d’amour homosexuel pour devenir une icône universelle, cette bague mythique, baptisée Trinity en 1998, « n’en porte pas moins, dans ses lignes entrecroisées, la puissance de l’artiste, l’éloquence d’un univers et, plus important encore, l’intensité d’une passion », conclut Pierre Rainero.
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Photo de Une : Cartier




