Forever Disco

Le disco n’est pas un simple phénomène folklorique des années 70. C’est une énergie, une onde de choc qui continue de se propager à travers les décennies. Musique, danse, mode, design : plongée dans un mouvement qui ne meurt jamais à l’occasion de l’exposition Disco, I’m coming out à la Philharmonie de Paris.

Raphaël Turcat

L e disco n’est pas juste une musique, c’est un tsunami culturel. Arrivé comme une vague de strass et de paillettes dans un monde en crise, il explose dans les années 70 sur les pistes de danse new-yorkaises et fait trembler la société bien-pensante. « Ce n’est pas un mouvement politique, mais un mouvement qui est politique malgré lui », analyse Patrick Thévenin, conseiller scientifique de l’exposition Disco, I’m Coming Out à la Philharmonie de Paris.

Et pour cause : dans ces boîtes de nuit bondées, où Noirs, Latinos, homosexuels et excentriques de tous bords se déchaînent sur les mixes des DJ comme Tom Moulton, Larry Levan ou David Rodriguez, l’hédonisme devient une forme de rébellion. New York est alors en pleine déliquescence : une grande partie de la ville est abandonnée et, dans les quartiers délabrés, il ne fait pas bon s’aventurer à la nuit tombée. C’est dans ce chaos urbain que jaillissent The Loft (de David Mancuso, là où tout commence), The Gallery, Paradise Garage, Studio 54… Chaque soir, ces lieux se transforment en cathédrales du plaisir où l’on danse jusqu’à l’aube.

Mais il ne s’agit pas que d’une question de fête : c’est un réveil identitaire. « Avant le disco, les hommes n’avaient pas le droit de danser ensemble dans les clubs. Les descentes de police étaient fréquentes, et il fallait un ratio d’une femme pour trois hommes minimum », précise Thévenin. La musique, elle, se fout des règles et préfère jouer la carte du réveil identitaire.

Les drag-queens prennent d’assaut les pistes, les DJ expérimentent des transitions audacieuses et les artistes queers occupent le devant de la scène. Donna Summer appelle aux plaisirs de la chair dans Love to Love You Baby, Anita Ward demande que les hommes n’oublient pas son clito (Ring My Bell) tandis que Sylvester scande You Make Me Feel (Mighty Real) avec une intensité libératrice. La piste de danse devient un lieu où chacun peut exister tel qu’il est, un héritage toujours présent aujourd’hui : le clubbing, avec ses codes inclusifs et ses communautés soudées, doit beaucoup au disco.

Un beat qui a conquis le monde

Si le disco refuse de mourir, c’est parce qu’il a donné naissance à tout un pan de la musique moderne. Son secret ? Une mesure 4/4 idéale pour tenir la piste de danse en transe. « Ce rythme simple, c’est la clé du succès du disco. Il est accessible à tous, même à ceux qui ne savent pas danser », explique Thévenin. C’est aussi lui qui va poser les bases de la house dans les années 80. Frankie Knuckles, l’un de ses pères fondateurs, considérait d’ailleurs ce genre comme « la revanche du disco » après sa chute brutale : le 12 juillet 1979, au stade de baseball de Comiskey Park de Chicago, la Disco Demolition Night rassemble des milliers de jeunes Blancs venus brûler des vinyles de disco, dans une explosion de racisme et d’homophobie latents.

Pourtant, l’esprit du disco ne disparaît pas, il se transforme. On le retrouve dans le rap, avec de nombreux samples, dans la musique garage (du nom du Paradise Garage de Larry Levan), dans la house (née au Warehouse à Chicago), dans la techno de Detroit, puis dans la French Touch des années 90. Daft Punk, Cassius, Dimitri from Paris… Tous puisent dans les registres de Tavares, Sister Sledge, The Gap Band, Cameo ou Cerrone et les propulsent dans le futur en y appliquant un tempo à 120 battements par minute.

Aujourd’hui encore, le disco continue de contaminer la pop et l’électro. Dua Lipa, Kylie Minogue, Jessie Ware, The Weeknd… Beaucoup surfent sur cette vague scintillante. Le public en redemande, et pour cause : l’arrivée du maxi 45 tours permet des morceaux plus longs, des breaks plus marqués et une immersion totale sur la piste de danse. Giorgio Moroder impose des séquences électroniques hypnotiques qui influencent la synthpop et la techno à venir. Les DJ façonnent des sets ininterrompus où le tempo ne faiblit jamais. Aujourd’hui, « Le disco, c’est l’euphorie, la fête, la libération. Qui n’a pas envie de ça ? », s’amuse Patrick Thévenin.

Entre extravagance et androgynie

Au-delà de la musique, le disco redéfinit aussi les codes de la mode. Il faut briller, scintiller, se faire remarquer. « C’est la première fois qu’on conçoit des vêtements pensés pour danser, bouger librement et capter la lumière », détaille Patrick Thévenin. Exit les carcans traditionnels : les hommes osent le maquillage, les femmes dévoilent leur épiderme, les genres s’entremêlent.

Grace Jones, Sylvester (encore), Divine, les Village People brouillent les pistes, affirment une identité fluide. Karl Lagerfeld et Yves Saint Laurent, qui traînent régulièrement leur impeccable costard au Studio 54 et au Palace, n’en perdent pas une miette. Ce style flamboyant se retrouve aujourd’hui sur les podiums. Gucci, Balmain, Dior, Stephen Burrows revisitent sans cesse le disco, remettant au goût du jour paillettes, coupes ajustées et talons compensés.

Mais la mode disco ne se limite pas aux paillettes : elle symbolise aussi une transformation radicale du rapport au corps. Le lycra, le lurex, le stretch et les matières moulantes permettent aux danseurs de bouger librement, sans contraintes. Le crop top naît dans ces années-là, tout comme les pantalons à taille haute et les vestes oversized. « Ce que le disco a inventé, c’est l’idée que la mode peut être un déguisement, une exagération, une mise en scène. C’est ce que représente très bien John Travolta dans Saturday Night Fever : un pauvre type au chômage qui, le soir, devient un prince, parce qu’il danse et s’habille bien », conclut Patrick Thévenin.

Du waacking au voguing

Si le disco a changé la musique, il a surtout révolutionné la danse. Avant lui, les corps évoluaient en duo, enfermés dans des cadres rigides et des pas codifiés – un homme qui mène la danse, une femme qui suit les pas. Avec son beat hypnotique et continu, le disco impose un style radicalement nouveau : la danse solo. Plus besoin d’un partenaire ni d’un ordre établi : chacun bouge comme il l’entend, porté par la pulsation des basses et des cordes.

De cette effervescence naissent des styles emblématiques, comme le waacking et le voguing, deux danses nées au cœur des communautés marginalisées. Le waacking explose dans les clubs gay de Los Angeles, inspiré par les poses glamour des actrices hollywoodiennes. Aujourd’hui, ce style revient en force dans les clips de Madonna, Janelle Monáe ou Beyoncé. Le voguing, lui, prend racine dans les ballrooms new-yorkais des années 80, notamment grâce aux Houses, ces familles de substitution pour jeunes LGBTQ+ rejetés par la société.

Inspiré des poses des magazines de mode, il mélange grâce féline et précision militaire. « Les ballrooms, c’était une arène, un champ de bataille où la danse devenait un acte de survie », insiste Patrick Thévenin. Avec ses catégories flamboyantes et ses performances de malade, le voguing est aujourd’hui un phénomène mondial, popularisé par la série Pose, les clips de Rihanna et les lives TikTok.

Un lifestyle immortel

Affirmons-le haut et fort : le disco, c’est une philosophie de vie, « un refus de la morosité, une insoumission joyeuse face à une société rigide et répressive », affirme Patrick Thévenin. Dans les années 70-80, alors que le conservatisme refait surface – Ronald Reagan est élu en 1981 – et que les inégalités se creusent – le premier choc pétrolier survient en 1973 –, le disco incarne un espace de liberté absolue.

Les clubs deviennent des sanctuaires où l’on oublie la journée. Et où, quand on ne danse pas, on se vautre dans « des fauteuils bas, larges, propices à la conversation et au rapprochement des corps, symboles d’un certain hédonisme », détaille Charley Vezza, directeur de Gufram, une société de design turinoise célèbre, entre autres, pour son canapé Bocca en forme de bouche. « Nos modèles des années 70 et 80 offraient une nouvelle façon de s’asseoir », continue Axel Iberti, directeur de produits de la marque. En 2018, l’éditeur italien lançait sa ligne Disco Gufram inspirée des sofas modulaires mythiques d’il y a 40 ans. « Il s’agissait pour nos designers actuels de remixer cet héritage des night-clubs et de le faire entrer dans les salons », conclut Axel Iberti.

En 2025, ne cherchez pas l’esprit disco dans les revivals kitsch : il est là, sous vos yeux, dans l’explosion de la culture queer, les playlists Spotify, les pubs (Follow Me d’Amanda Lear pour Coco Mademoiselle, I Feel Love de Donna Summer pour… Mir), la vague déco 70’s et les nappes de synthé électro un peu partout. « Yoooouuu maaaaaaake me feeeel, miiiighty reeeeaaal ! »

Disco, I’m Coming Out, jusqu’au 17 août 2025 à la Philharmonie de Paris. philharmoniedeparis.fr


Lire aussi : Les expositions à voir en juin 2025


Photo de Une : © Kwame Brathwaite / Changing Times (1973)

Partager cet article

A lire aussi
cuisine chinoise

Le renouveau de la cuisine chinoise

Si les raviolis vapeur et les rouleaux de printemps sont devenus monnaie courante chez nous, ils ne représentent qu’une infime part de la cuisine chinoise.

hôtels sommeil

Top 8 des hôtels où (re)trouver le sommeil

Vous rêvez de repos ? Cures de sommeil, soins propices à la relaxation et à l’endormissement, matelas premium, voyages sonores… Les hôtels de luxe se renouvellent pour assurer détente et nuits réparatrices, études scientifiques à l’appui. Ou comment voyager dans les bras de morphée.

saint-valentin 2026 hôtels

Le top 7 des hôtels pour célébrer la Saint-Valentin

Cette année, la Saint-Valentin tombe un samedi ; simple coïncidence ou raison supplémentaire pour organiser un week-end avec son Valentin ou sa Valentine ? Selon votre temps et votre budget, voici nos adresses préférées pour s’échapper du quotidien et célébrer la Saint-Valentin.