« Tu es dans la team qui pense que le chat de Schrödinger est un mâle ou dans celle qui affirme que c’est une femelle ?
– QUOI !?
– Le chat de Schrödinger, il a des couilles ou pas ?
– Le chat de QUIIIII ?
– SCHRÖDINGER !!
– Oui, mais avec plein de glaçons, steuplé ! »
Jusqu’ici, tout allait bien, ou presque. Une table de silhouettes sexy, des discussions dont le spectre s’étend de l’actu littéraire aux dernières déceptions Tinder. Un dîner chic et déglingue, en bref. Et puis, rideau. Sans prévenir, et alors que les « plats à partager » commandés viennent à peine d’arriver sur la table, un DJ envoie du gros son – marche aussi avec « une chanteuse hurle du Piaf façon jazzy » ou « un pianiste beugle du Johnny au piano ». Bienvenue dans l’univers des restaurants festifs !
Le virus de la fête
Ce mix restaurant-bar-club est né à la fin des années 2010 avec l’emblématique Le Piaf. Les cabarets de la Belle Époque, le music-hall Le Bœuf sur le toit des années 1930, le restaurant des Bains des 1980 ? Personne ne peut situer avec précision l’origine de l’« eatertainment », ce nouveau hit qui a aujourd’hui déclassé les clubs de la capitale. C’est Assaf Granit, créateur du restaurant Balagan, qui l’affirme : « La pandémie fut un choc pour toute la planète. Après une telle secousse, vous avez envie de boire plus, de manger plus, de vivre plus ! »
Et le virus a gagné du terrain à Paris, Saint-Tropez ou Megève : La Mondaine, Thoumieux, Gypsi Motel, Chez Oim, la Maison Russe, Kalamata, Double Vie, Bazurto… Plus un endroit (on exagère un peu) où, à coups de « cocktails signatures » coupés à la flotte, de vins de table vendus aux tarifs de grands crus, de « poulets rôtis de mon enfance » en provenance de Metro, on ne s’extasie sur ce Paris redevenu une fête où personne ne s’entend et où le fantôme d’Hemingway subit une deuxième mort au son de Bella Ciao – entonné en chœur avec serviettes qui tournent – en guise de requiem.
Qu’importe, après tout : « Il faut vivre la fête telle qu’on la propose à l’instant T. Les restos festifs, on y bouffe plutôt mal, ça coûte une blinde, la musique est à chier, mais tout le monde oublie, car on est tous bourrés, OUAIIIIIIS ! », me hurle à l’oreille Fanny, 35 ans, en massacrant de ses talons de dix la banquette sur laquelle elle était assise jusque-là. Quel enfer ! Un réflexe de vieux schnock ? Un peu, beaucoup, et j’assume. Mais pas seulement.
Hystérie généralisée dans les restaurants festifs
Au fil de la soirée, une jonction s’opère entre notre table et celle d’à côté qui réunit une petite équipe de vingtenaires à la mine rigolarde. Elvire, Dan, Jade et Adrien ont été conviés à un anniversaire avant de s’apercevoir – horreur, malheur ! – que celui-ci avait lieu dans un resto festif. Verbatim : « J’aime les boîtes, j’aime les restaurants, mais sûrement pas les deux ensemble. » « J’ai l’impression d’être en date mais sans savoir quoi dire. » « T’es obligé de danser dans un espace réduit et, si t’as pas envie, tu passes pour un gros rabat-joie. » « C’est un peu comme une crise d’épilepsie avec des images de ploucs branchés qui se succèdent à toute vitesse. »
Soudain, l’envie de fuir ce tohu-bohu et de fumer une clope me projette sur le pavé parisien. Pour me donner une contenance, je regarde le fil de mon Insta et tombe sur une vidéo de François Simon – le chroniqueur culinaire masqué – massacrant un restaurant à la mode.
Son credo : les émissions de télé-réalité ont imposé une hystérie en cuisine devenue une valeur absolue. Dommages collatéraux : dans ce genre d’établissements, seuls les chefs tirent bénéfice de ce stress médiatique aux dépens d’une clientèle qui, paradoxalement, a pris goût à cette urgence de l’assiette, oubliant son plaisir premier – se délecter en parlant du sexe du chat de Schrödinger.
Et à la question « Y retournerai-je ? » qui ponctue chacune de ses chroniques, je suis prêt à parier le prix d’un dîner dans un resto festif que, après un petit silence, il aurait répondu : « Non, jamais… »
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