ia artisanat

Savoir-faire et IA-rtisanat

Si le geste demeure l’outil clé des savoir-faire d’excellence, l’intelligence artificielle générative se positionne petit à petit comme un trait d’union entre designers et artisans d’art. Un nouveau compagnon à apprivoiser.

Jeanne Simon

À Chey, petit village de 550 habitants dans les Deux-Sèvres, Mathieu Baron a le sourire. Implantée dans le paysage local depuis près de 150 ans, sa menuiserie peut désormais compter sur Jaùh (« Coq », en patois poitevin) pour faire rayonner son savoir-faire d’ébéniste.

Créée à quelques kilomètres de là en mars 2023 par deux Parisiens, Henri Danzin et Charles de Dainville, la « maison d’édition de mobilier » rassemble artisans du territoire et designers afin de concevoir, dessiner et produire ensemble des meubles contemporains en bois massif destinés aux galeries et au marché international.

 

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Leur outil de médiation ? L’intelligence artificielle générative. « L’IA n’est pas un truc qui est tombé sur un coin de table en disant “on va faire de la hype”, commente Henri Danzin. On avait besoin de réunir les artisans, qui ne sont pas tous de grands dessinateurs, et les designers autour d’une même table et d’un vocabulaire commun. Son usage est arrivé pour répondre à cet enjeu. »

Issus tous les deux des Arts décoratifs (Ensad), les fondateurs savent de quoi ils parlent. Le premier, au profil marketing et tech, occupe le poste d’éditeur. Le second, designer, assume la fonction de directeur artistique. Pour son premier projet, le duo a réuni Dominique Savin, maître artisan ébéniste gérant d’une menuiserie locale qui célèbre ses 200 ans cette année, et Guillaume Colas, designer engagé dans la promotion de l’artisanat et du savoir-faire français.

Un pont entre designers et artisans

Leur tâche initiale a été de travailler sur la sémantique, en sélectionnant les mots qui définiraient la collection. « À la fin de la journée, l’IA nous a permis de sortir une cinquantaine d’images de meubles qui nous semblaient intéressantes. Le lendemain, après une nuit de réflexion, on a refait une passe et on en a choisi dix. Ces dix images ont été notre boussole pour la conception de la suite des pièces, qui a duré sur les quatre jours suivants. De là, on est revenu à un processus beaucoup plus traditionnel, avec la table à dessin et le logiciel 3D, comme le font tous les designers », explique Henri Danzin. Six mois plus tard, la collection était présentée à la Paris Design Week.

« L’artisanat est un monde très confidentiel, très réservé. Il faut savoir où est l’artisan, le connaître, le rencontrer et lui faire comprendre ses idées, constate Frédéric Rose, designer français et fondateur d’Imki, une solution d’IA générative pour les industries de la mode et du luxe. L’IA va permettre de formuler et formaliser ce que le client a en tête directement dans les codes de l’artisan. »

 

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Et ce, en conformité avec les procédés de fabrication de ce dernier. « L’IA a appris à dessiner. Notre sujet est donc de faire en sorte que ces croquis gagnent en justesse, en technicité, poursuit-il. Plus que sur sa capacité à dessiner, la valeur d’un designer reposera donc sur l’idée, sur ses années d’expérience et sur ce qu’il va pouvoir injecter dans l’IA pour obtenir des résultats conformes à ses attentes. »

D’où l’importance de la manière dont l’outil est nourri… « Notre modèle repose sur une IA construite à partir des données de nos clients, pour qu’elle soit au plus proche de leurs créations, de leur ADN de marque, etc. Celle-ci est cloisonnée, protégée et hébergée sur nos propres serveurs en France », insiste le start-uppeur.

Devenir chef d’orchestre

Après avoir réalisé une capsule pour The Kooples, la jeune pousse a révélé en janvier dernier au CES de Las Vegas la collection Laces More du chausseur Jonak, sur la tendance du laçage. « On a entraîné l’IA sur l’ADN de la marque, la nature des lacets et les possibilités qu’offre le cuir pour leur fabrication, étant donné qu’il s’agit de prototypes réalisés à la main. On a contraint l’IA en lui expliquant quels types de laçage fonctionnaient et lesquels ne fonctionnaient pas, afin d’améliorer progressivement ses compétences. Cela nous a permis de lier les gestes techniques à la matérialité des objets. » Grâce aux ajustements de la start-up, l’outil a été en mesure de présenter des designs à l’atelier de prototypage, où des artisans ont pu comprendre ses intentions et les réaliser. La commercialisation est prévue pour ce printemps.

Dans l’univers du luxe, Imki a également convaincu Jean-Michel Cazabat, créateur de souliers qui compte Sarah Jessica Parker, Penélope Cruz ou encore Miley Cyrus parmi ses clientes. Installé aux États-Unis pendant 35 ans, le chausseur – qui a lancé sa griffe de souliers en France en juillet dernier – collabore avec la start-up pour développer une collection capsule.

 

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« Je suis plutôt “old school”. J’ai toujours dessiné les chaussures à la main. Je ne voyais pas comment un “computer” pouvait ressortir ça, témoignait-il en décembre dernier lors du Paris Luxury Summit. Le but est avant tout de stocker toutes les archives – j’ai plus de 20 ans de collections de chaussures – pour ressortir l’identité, le savoir-faire, et entrer les infos sur les nouvelles tendances ou un désir qu’on veut intégrer dans le projet… Pour moi, l’IA est l’orchestre et je suis le chef d’orchestre. »

Accélérer le potentiel créatif

Autre avantage de l’intelligence artificielle générative, selon ses adeptes : le gain de temps. Fondée par Valérie Leblond en juin 2023, la solution BLNG Design vise ainsi à optimiser le temps des créateurs dans l’industrie de la joaillerie grâce à un agent conversationnel multimodal.

Récompensé d’un LVMH Innovation Award lors de la dernière édition de VivaTech, cet outil transforme croquis et images en rendus 3D photoréalistes, permettant à ses utilisateurs d’ajuster les détails et d’estimer les coûts des matériaux. Le délai entre la première esquisse et le rendu passerait ainsi de trois semaines à quelques secondes, selon la start-up. Une manière de réduire le nombre de prototypes inutiles. Frédéric Rose abonde : « L’IA permet d’ouvrir une infinité de champs très rapidement, de faire plus de choix et plus d’abandons, d’affiner davantage un design. Elle permet d’accélérer et d’augmenter le potentiel créatif. »

Mais, du côté des Maisons de luxe, l’équation n’est pas si simple. Selon l’étude 2024 « Luxe et technologie – Intelligence artificielle : la révolution discrète », réalisée par le Comité Colbert et Bain & Company, « l’utilisation de l’IA au sein du processus créatif est le territoire sur lequel les Maisons restent les plus réservées. Le niveau d’avancement est faible (taux d’adoption de moins de 5 %), mais, surtout, le taux d’acceptation reste limité. Si certaines Maisons commencent à explorer des applications de l’IA dans ce domaine, ce n’est jamais dans l’optique de remettre en cause le rôle et la contribution du directeur artistique, mais plutôt d’élargir les champs d’inspiration et de faciliter le processus de visualisation des futurs produits. »

Quand le luxe se réinvente

C’est ce qu’explique Bénédicte Épinay, directrice du Comité Colbert : « Pour les métiers de la création, il y a une forme de ligne rouge. Mais j’ai le sentiment que celle-ci va progressivement évoluer et que les créatifs des Maisons vont peu à peu découvrir l’étendue des possibles. »

Et d’ajouter : « Ne pas s’en occuper aujourd’hui serait une erreur stratégique dans la mesure où l’IA va rapidement devenir incontournable. Mais je ne suis pas inquiète. La moitié des Maisons de luxe sont nées au début du XIXe siècle. Et donc, des révolutions, elles en ont connu ! Peu de secteurs sont capables de se réinventer de cette manière, notamment parce que c’est un univers qui vient de la création. Je suis donc assez excitée de voir comment toutes ces Maisons vont réussir à utiliser ces outils au profit d’une créativité renouvelée. »

D’autant que, de l’avis de tous, l’IA générative ne remplacera pas les créateurs. « C’est impossible. Elle n’est pas capable de synthétiser une émotion, un environnement culturel, une direction artistique », martèle Frédéric Rose.

Un facteur d’attractivité

Si le sujet reste tabou du côté des grandes Maisons, le rapport de recherche indépendant « L’avenir du luxe », réalisé par Backslash, 180 LUXE et TBWA\CULT, révèle que la technologie pourrait cependant contribuer à attirer de nouveaux talents. Un paramètre non négligeable à l’heure où le secteur peine à recruter. Plus de 270 000 nouveaux emplois seront en effet à pourvoir d’ici à 2028. À lui seul, le groupe LVMH prévoit 16 000 offres cette année, dont un tiers pour des artisans et des designers…

 

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« Il y a quelques années, l’arrivée de la conception assistée par ordinateur dans la joaillerie a provoqué une forme de regain d’intérêt. D’ailleurs, nous ne cessons d’expliquer qu’on ne fait pas un bijou comme on le faisait il y a 30 ans. La technologie est déjà dans les ateliers, et on l’explique pour montrer à toute cette jeunesse – qui nous regarde parfois comme des métiers du passé – que nous sommes aussi des métiers de l’avenir », rappelle Bénédicte Épinay.

Frédéric Rose va plus loin : « L’IA va devenir une super-formatrice parce qu’elle va pouvoir absorber et synthétiser l’ensemble des gestes artisanaux d’une Maison et guider les nouveaux entrants. Par exemple, elle pourra informer s’il y a un sujet d’empiétement non conforme, un peu comme un compagnon. C’est ainsi qu’il faut le voir. » De là à guider des robots pour reproduire le geste d’un artisan ? « C’est de l’ordre de la science-fiction », rassure-t-il. La main a encore de l’avenir !

Nouveaux horizons

Retour dans les Deux-Sèvres. Depuis son lancement, Jaùh a affiné son process. Et a défini ses « datasets », autrement dit un jeu de données qui détermine le style, l’univers et l’ADN de la maison d’édition, le tout hébergé sur ses propres serveurs afin d’en garantir le contrôle et la sécurité. Durant la phase de conception, les projets, eux, sont visibles en 3D via un casque de réalité virtuelle : « Cela nous permet de nous rendre compte des volumes et de la conformité du projet sans avoir à sortir de nombreux prototypes », assure Henri Danzin.

Prochain investissement : un casque de dernière génération, avec la réalité augmentée, et probablement une imprimante 3D pour prototyper, uniquement. La production reste bien entre les mains des ébénistes et, bientôt, des marbriers et tapissiers, toujours locaux. Les pièces, elles, sont présentées en exclusivité à la Galerie Patrick Fourtin, à Paris. Le concept est prometteur. La Table 01 a été acquise par le Mobilier national. Sa valeur ? 20 000 euros. Elle équipera un bâtiment officiel de la République.

Une fierté pour Mathieu Baron, compagnon du devoir, qui a rapidement rejoint le projet auprès de la Menuiserie Savin et Guillaume Colas !  « C’est important pour le territoire de montrer qu’ici on a le savoir pour réaliser des travaux haut de gamme, confie-t-il au micro de France 3 Nouvelle-Aquitaine. Cela me permet de recruter du monde, dont un ébéniste en janvier. » Ou quand une vision innovante participe aussi de l’économie des territoires… et de la préservation de savoir-faire séculaires.


Lire aussi : Pourquoi le luxe joue-t-il la carte des métiers d’art ?


Photo de Une : Imki

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