La série Friends a beau avoir débuté il y a trois décennies et nous avoir laissés orphelin de Rachel, Phoebe, Ross, Joey et Monica voici pile 20 ans, son aura semble épouser les contours de notre époque actuelle. Il y a d’abord la mort de Chandler (Matthew Perry), à l’automne 2023, dans des conditions d’autant plus sordides que sortent au fur et à mesure les détails de sa disparition : une overdose due à un mélange de kétamine et d’antidépresseurs fourni par son entourage. Mais, de manière plus joyeuse, la bande de Friends réinvestit aussi notre quotidien sous une forme inattendue : un désir de rencontres et d’amitié pour égayer un quotidien un peu trop sombre quand on l’aborde de manière solitaire.
« Selon une étude réalisée auprès de 2 000 jeunes Britanniques, la génération Z reconnaît la valeur de l’amitié comme une valeur forte, nous annonce un porte-parole de Bumble For Friends, la version “amicale” de l’appli de rencontres Bumble. Près de la moitié des 18-24 ans pensent que les relations platoniques sont plus importantes que les relations amoureuses. Le problème, cependant, est de les trouver : 44 % d’entre eux trouvent difficile de se faire des amis. Et plus d’un quart (28 %) trouvent difficile d’aborder les gens en personne. »
En 2023, l’appli de rencontres a donc lancé sa version « friends » pour lutter contre « le sentiment de solitude et d’isolement à son comble », selon Whitney Wolfe Herd, fondatrice et PDG de Bumble, qui ajoute : « Il est plus que jamais temps de donner la priorité à l’amour de soi et aux amitiés pour notre bien-être. » En effet, la déferlante Meetic, AdopteUnMec, Tinder, Happn, Grinder et autres dans les années 2010 a fini par engendrer une « dating fatigue ».
Les ravages de la « dating fatigue »
« Les applis de rencontre ont accentué le fait de juger une personne uniquement sur son apparence, expliquait Judith Duportail en 2021 lors de la sortie de son livre Dating Fatigue (éditions de l’Observatoire). Elles imposent des présentations de nous-mêmes avec des raccourcis et des clichés adaptés à des univers standardisés. Or, les études psychologiques montrent que, paradoxalement, moins on a d’informations sur une personne, plus chaque détail prend de l’importance. »
Dans son essai, la journaliste constate froidement ses difficultés à trouver sa place sur le marché amoureux dans cette grande foire narcissique : déceptions à la chaîne, conquêtes brandies comme des trophées, phénomène de « ghosting » (la disparition sans explication)… « Les applis gomment l’ambivalence, la finesse et l’ambiguïté », insiste-t-elle avec pas mal de dépit.
Une analyse désolante qui n’est pourtant pas un cas isolé, comme le confirme Maxime Barbier, fringant quadra qui a lancé en mai 2022 Timeleft dans sa version actuelle, une appli qui réunit chaque mercredi six personnes qui ne se connaissent pas autour d’une table de restaurant dans le simple but de se rencontrer et de passer une agréable soirée sans plus d’engagement. « Pour moi, les apps de dating sont vouées à disparaître, affirme-t-il d’emblée. On est en train de voir l’émergence à travers le monde de mécanismes qui favorisent la rencontre au sens premier du terme, sans connotations sexuelles ou amoureuses. C’est une nouvelle ère de la rencontre qui est en train de se mettre en place. » Mu par la curiosité, nous nous décidons à participer à l’expérience.
On a testé un dîner Timeleft
Après avoir payé 13 euros pour l’inscription, créé notre profil (âge, profession, centres d’intérêt, signe zodiacal…), nous voici convié dans un restaurant du Marais où il nous est dévoilé le matin même quelques indices sur les autres participants : un Taureau, un Bélier, un Scorpion, un Lion et un Gémeaux œuvrant dans la Tech, le retail, la santé et autres.
Impossible d’accéder aux profils détaillés, juste l’assurance d’avoir une table composée de trois femmes et de trois hommes. Et si la mayonnaise ne prend pas, un jeu de questions est censé briser la glace : « Explique en une phrase ce que tu fais dans la vie » ; « Si tu devais supprimer toutes les apps de ton smartphone, sauf trois… » ; « Si tu devais donner un cours sur n’importe quel sujet, quel serait-il ? » ; « Quand as-tu été un mauvais ami pour la dernière fois ? », etc. Nous n’en aurons finalement pas besoin pour faire décoller l’événement.
« J’en ai marre des applis de dating, des plans cul décevants ou des beaufs qui me demandent : “Salu sa va ?” avant de disparaître, me confie Marjorie*, 41 ans, qui participe à son premier dîner Timeleft. Là, je viens chercher quelques connaissances, pourquoi pas un réseau, on verra bien. » Jean-Charles*, 44 ans, a fait deux heures de transport en commun pour participer à son troisième dîner : « Je trouve ça assez tranquille, pas agressif, et surtout il n’y a pas à échanger mille messages avant de se voir. »
Quant à Sandrine*, infirmière de 40 ans, elle « cherche juste un peu de distraction » dans une vie personnelle bien occupée par son travail à l’hôpital et ses deux enfants. La discussion tourne autour des activités professionnelles, des petits travers de chacun, un peu d’amour et « surtout pas de politique ! », lance Sébastien* alors que le mot « Palestine » a fuité de la bouche de Marjorie.
50 000 dîners en deux ans
Mais soudain arrive l’addition, faisant passer un frisson sur la tablée. Chacun étudie scrupuleusement ce qu’il a consommé, et comme j’ai un peu forcé sur les verres de vin – personne n’a voulu commander de bouteille avec moi –, tout le monde est ravi de ne pas partager la douloureuse à parts égales. En voyant s’éparpiller notre petit groupe – zappant le dernier verre où sont conviés les participants de chaque dîner Timeleft dans le quartier –, je repense à cette réplique de Vladimir dans En attendant Godot : « Dans un instant, tout se dissipera, nous serons à nouveau seuls au milieu des solitudes. »
Reverrai-je mes nouveaux amis ? Sans doute pas. Ai-je passé une bonne soirée ? Pas désagréable, mais franchement banale. « Il y a une vraie déconstruction du schéma social qui faisait sens il y a 50 ans, nous explique Maxime Barbier alors que nous débriefons notre dîner de la veille avec lui. Aujourd’hui, dans les grandes villes, on a le nez rivé sur nos smartphones, les vies de quartier se délitent petit à petit, on s’installe loin de nos familles. Timeleft vend un bon moment au restaurant, rien de plus, à toi d’en faire ce que tu veux par la suite. »
Le succès de son appli lui donne en partie raison : en un peu plus de deux ans, Timeleft a déjà réuni 270 000 personnes au cours de 50 000 dîners dans 275 villes. Si sa start-up de 70 personnes « perd encore un peu d’argent », le business se développe de manière exponentielle. Comme d’autres, qui jouent sur la corde Friends de manière encore plus appuyée.
Le coliving en force
« En levant 130 millions d’euros, la start-up bruxelloise spécialiste du coliving Cohabs assure son assise financière jusqu’à la mi-2025 et compte atteindre d’ici là le milliard d’euros d’actifs en portefeuille », annoncent les médias en mai 2024. Cohabs a été fondée en 2016 par Youri et Malik Dauber et François Samyn. Poids lourd du coliving, elle achète de grands bâtiments, les rénove et met ensuite en location les chambres, alors que les espaces de vie (cuisine, salon, salle de sport, parfois salle de bains) sont, eux, communs aux différents colocataires. Aujourd’hui, Cohabs exploite plus de 2 700 chambres dans six villes en Europe et aux États-Unis, dont Bruxelles, Paris, Londres et New York.
En plein divorce, Patrice*, 52 ans, a quitté du jour au lendemain sa femme et le Brésil pour s’installer à Bruxelles où il a opté pour ce style de vie, mais chez un concurrent de Cohabs, Fox-Coliving. « Même si je n’y passerais pas ma vie, ça a été une révélation, admet-il. L’immeuble est une sublime maison de maître dans le quartier du Châtelain. Pour 1 400 euros mensuels, j’ai une chambre de 30 m2 et je peux jouir d’un très grand salon, d’une salle à manger, d’un sauna et d’une cuisine suréquipée que je partage avec les autres locataires. Pour le même prix dans une configuration classique, j’aurais un studio et beaucoup de solitude. »
Sa vie en est-elle plus Friends ? « Ah oui, même avec la différence de générations. Je vis avec des gens de 35 ans, plus enclins à boire de la bière quand je sirote un whisky, plus match de foot quand j’écoute du classique, mais c’est une ouverture incroyable, des gens que je n’aurais jamais croisés dans ma vie d’avant. »
Dans son livre L’Amitié selon Friends (éditions de l’Opportun), Gisèle Foucher décryptait en 2022 « une série qui symbolise l’amitié idéale, transcendante, inspirante, entre des protagonistes loin d’être parfaits, c’est-à-dire comme nous ». Aujourd’hui, l’amitié profonde a laissé place à une relation superficielle où les accointances se picorent comme un bol de chips dans un cocktail, mais laissent un peu sur sa faim. Un constat qui ferait sans doute dire à Monica et Rachel sur le canapé orange de Central Perk dans Friends : « Welcome to the real world ! It sucks. You’re gonna love it ! »
* Les prénoms ont été changés.
Lire aussi : Faut-il interdire les restaurants festifs ?




