Bordeaux, dix pépites à déguster sans modération

La première région viticole visitée en France et ses six routes du vin, disséminées entre Médoc, Graves, Libournais et Entre-deux-Mers, recèlent un patrimoine unique au monde. À découvrir séance tenante pour les amateurs de vins, mais pas seulement, tant les propriétés de la rive droite, comme celles de la rive gauche, rivalisent d’inventivité pour développer un nouvel art du voyage. La preuve en dix adresses parcourues en 72 heures chrono depuis Bordeaux.

 

 

Jean-Pierre Saccani

Bordeaux

La Course, comme à la maison

La Course, maison d’hôtes (de luxe), est le point de chute idéal avant d’entamer un périple œnotouristique dans le vignoble bordelais. Idéalement situé aux Chartrons, le quartier historique des négociants de vin, La Course est un bel hôtel particulier de 400 m2 qui abrite cinq suites et chambres modulables (avec couchages pour enfants) dont une suite-terrasse avec piscine privée sur le toit. Toutes les chambres sont subtilement décorées, sur le thème du voyage notamment. 

Avec son esprit « comme à la maison », La Course se différencie définitivement d’un hôtel classique. Le salon du rez-de-chaussée ou la cuisine (boissons gratuites au frais) offrent de nombreuses prestations qui invitent à se prélasser dans de profonds canapés ou à profiter de la petite cour-terrasse. Les amateurs de vin disposent également d’une belle cave voûtée pour la dégustation, où ils piochent eux-mêmes la bouteille de leur choix dans le cellier (prix tout à fait honnêtes pour des références qui le sont tout autant). Une nuit à La Course, ou l’assurance de ne pas courir après le temps.

La Course, 69, rue de la Course, 33000 Bordeaux. Tél. : 05 56 52 28 07. À partir de 250 €. lacourse-bordeaux.fr

Rive droite

Château Corbin, hors des sentiers battus

Un domaine grand cru classé de Saint-Émilion qui appartient à la même famille depuis quatre générations et qui se transmet uniquement par des femmes… Anabelle Cruse Bardinet gère ainsi, depuis 1999, ce vignoble de 13 hectares qui flirte avec les plus grands terroirs de Pomerol ou de Cheval Blanc. La propriété brille également par sa tour et son pigeonnier du XVIe siècle, tandis que le château, de style néoclassique, remonte au XVIIIe siècle. D’importants travaux ont été menés depuis une quinzaine d’années et se sont achevés par l’inauguration en 2016 d’un magnifique cuvier en ciment parcellaire et thermorégulé jouxtant le non moins beau chai à barriques de chêne.

Côté œnotourisme, Château Corbin ne reçoit que sur rendez-vous en proposant à la dégustation son millésime 2015, le grand cru classé et son second vin, issu des jeunes vignes du Divin. Une visite fortement conseillée pour les passionnés de vin, car c’est Anabelle Cruse Bardinet qui reçoit elle-même les visiteurs. L’assurance d’échanger directement avec une propriétaire et œnologue avertie, très à cheval par ailleurs sur les préoccupations environnementales. Un vrai coup de cœur, hors des sentiers battus de l’œnotourisme. 

Château Corbin, Grand Corbin, 33330 Saint-Émilion. Tél. : 05 57 25 20 30. chateau-corbin.com

Château La Dominique, la carte de l’art

Propriété du Groupe Fayat (numéro quatre des groupes de BTP français) depuis 1969, le Château La Dominique (grand cru classé de Saint-Émilion) joue la carte de l’art, sans oublier naturellement sa fonction première : produire un vin d’exception. C’est Jean Nouvel qui a dessiné le nouveau cuvier desservant la propriété depuis 2012, un bâtiment d’une modernité absolue avec sa façade constituée d’un immense miroir sans tain. Cette audace se fond néanmoins parfaitement dans le classicisme incarné par la maison de maître qui caractérise toujours le domaine.

Outre cet intérêt architectural, La Dominique propose également des visites commentées du domaine et, sept jours sur sept, des dégustations de ses vins, sans compter le restaurant La Terrasse Rouge (belle sélection de produits du terroir) à la vue imprenable sur le vignoble (menu 39 €).
Mais revenons à l’art, un autre bon motif de s’arrêter ici : pour la seconde année, le château poursuit sa réflexion autour de la place du rouge, couleur de l’engagement, dans le monder artistique. L’occasion d’admirer des œuvres contemporaines hors de leur cadre muséal. Cette année, notons la présence, parmi bien d’autres, de Jean-Pierre Raynaud, Orianne Castel, Robert Combas ou encore Andres Serrano (jusqu’au 25 août 2019).

Château La Dominique, 33330 Saint-Émilion. Tél. : 05 57 55 20 73. chateau-ladominique.com

Château de Ferrand, luxe, calme et volupté

Sa récente inauguration a fait beaucoup de bruit dans le Landerneau du vin. Avec raison. Idéalement situé sur un promontoire qui domine Saint-Émilion et la vallée de la Dordogne, le Château de Ferrand pourrait bien devenir la nouvelle locomotive œnotouristique de la rive droite bordelaise. Les propriétaires, héritiers du baron Bich (il a acquis la propriété en 1978), ont mené des travaux colossaux qui hissent désormais ce grand cru classé de Saint-Émilion au firmament des propriétés de la région. Le pari était de taille : il s’agissait ni plus ni moins de faire de cette propriété, construite en U à la fin du XVIIIe siècle, un emblème absolu de la modernité, techniquement comme architecturalement – les bâtiments viticoles, notamment, ont été réétudiés et transformés afin d’assurer une meilleure gestion parcellaire.

Passons maintenant aux espaces de réception. Réalisés dans les meilleures règles de l’artisanat d’art, ils ont été conçus par le designer Patrick Jouin et l’architecte Sanjit Manku. Matières nobles, souci pointu du détail, le résultat est parfois sidérant. À l’instar de la cheminée du grand salon, du plafond de l’orangerie, du salon Bic – avec sa fresque entièrement réalisée avec un stylo de la marque éponyme – ou de cette table de dégustation qui plonge le visiteur dans une ambiance à la James Bond. Avec tant d’audace maîtrisée, comment ne pas penser aux célèbres vers de Baudelaire : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. »

Château de Ferrand, Saint-Hippolyte, 33330 Saint-Émilion.  Tél. : 05 57 74 47 11. chateaudeferrand.com

Rive gauche

Château Calon-Ségur, la carte du sur-mesure

Au nord-ouest du village de Saint-Estèphe, en bord d’estuaire, la propriété prend son envol au XVIIIe siècle lorsque Nicolas-Alexandre de Ségur, surnommé « le Prince des Vignes » par Louis XV, l’acquiert. D’une superficie de 55 hectares, elle produit un troisième grand cru classé en rouge. Le château a été entièrement restauré en 2016 (avec une enveloppe de 30 millions d’euros) et la chartreuse XVIIIe, rénovée par l’architecte Alain de La Ville et la décoratrice d’intérieur Anne Derasse, brille par son sens de l’épure. L’arrivée d’un nouveau cuvier a également permis l’agrandissement des chais, signant la disparition des cuves en bois au profit de celles en inox qui entraînent plus de précision dans l’élevage des vins. Calon-Ségur (et sa célèbre étiquette, le château encerclé par un cœur) joue désormais dans la cour des grands. Une raison supplémentaire d’aller le visiter et de découvrir les trois pépites de la propriété : le Château Calon-Ségur, le Marquis de Calon-Ségur et le Saint-Estèphe de Calon-Ségur, ce dernier étant essentiellement issu des jeunes vignes du domaine.

Attention : visites et dégustations (trois millésimes au programme) sur réservation uniquement, la propriété préférant jouer la carte du sur-mesure. 

Domaine de Calon, 33180 Saint-Estèphe. Tél. : 05 56 59 30 08. calon-segur.fr 

Château Gruaud Larose, le charme de la discrétion

Un classique (discret) de l’appellation Saint-Julien et un deuxième grand cru classé qui s’étend sur 82 hectares, juste à côté du village de Saint-Julien-Beychevelle. Cette demeure élégante du XIXe siècle se distingue par sa façade, un avant-corps aux deux travées, qui donne sur des jardins taillés au cordeau. Une propriété aux deux tours également : l’ancienne, d’où était sonnée la cloche qui rythmait le travail sur la propriété, et une plus récente, érigée en 2014 par l’atelier bordelais Lanoire et Courrian. D’une hauteur de 21 mètres, dotée de deux escaliers et d’un ascenseur, elle délivre une formidable vision à 360 degrés sur le vignoble, les côtes du Médoc et l’estuaire. Comme une vigie pour le nouveau bâtiment semi-enterré, un espace dévolu au virage œnotouristique pris par la propriété. Le visiteur a le choix entre plusieurs parcours oscillant entre une et deux heures, qui permettent de découvrir les installations, les terroirs et, bien sûr, les deux vins du château.

À noter : l’offre de quatre grands millésimes (de 85 à 200 € par personne), idéale pour saisir l’essence de ce vin remarquable par sa constance. Enfin, un atelier est dévolu à l’apprentissage des vendanges (avec dégustation des différents cépages), qui s’achève par un déjeuner « vendangeur ». Compter une demi-journée pour l’ensemble.

Château Gruaud Larose, 33250 Saint-Julien-Beychevelle. Tél. : 05 56 73 89 43. gruaud-larose.com

Château Pape Clément, le poids de l’Histoire

L’un des plus beaux satellites de la galaxie Bernard Magrez, peu avare en propriétés d’exception. La propriété de 32 hectares (cru classé de Graves en appellation Pessac-Léognan) doit son nom à son premier propriétaire, Gaillard de Goth, dont le frère Bertrand devint le pape Clément V en 1305. Elle est dans le giron de Bernard Magrez depuis les années 80, lequel a naturellement préservé l’architecture de l’édifice actuel qui date de la fin du XIXe siècle, tout en conservant l’aspect médiéval rappelant ses origines. Mais un gros travail a été effectué en 2003 avec l’ouverture d’un nouveau chai à barriques et, en 2007, avec la rénovation du cuvier et de ses spectaculaires cuves en bois de chêne.

Large catalogue des activités œnotouristiques : visites pédagogiques, dégustations classiques et verticales (195 €) sont au programme, tout comme des ateliers accords vins et mets (fromages, voire caviar, 99 €)… Les aficionados du tycoon bordelais peuvent ensuite continuer dans ses autres propriétés : Fombrauge, La Tour Carnet et Clos Haut-Peyraguet, dont la rénovation booste le Sauternais, belle endormie s’il en est…

Château Pape Clément, 216, avenue du Dr Nancel-Pénard, 33600 Pessac. Tél. : 05 57 26 38 38. chateau-pape-clement.fr

Lagrange, un rêve d’architecture

Château Lagrange, une riche histoire… Fondée au XVIIIe siècle, la propriété (troisième grand cru classé en appellation Saint-Julien) est remarquable par son architecture. Sa tour de plan carré qui flanque le bâtiment principal aurait notamment été dessinée par Louis Visconti, l’architecte de l’empereur Napoléon III,
auteur également du tombeau de Napoléon Ier aux Invalides. Racheté en 1983 par le groupe japonais Suntory, le château a connu depuis de nombreux réaménagements, dont la construction d’un nouveau chai.

L’offre œnologique est conséquente et devrait encore s’étoffer à la rentrée. Cet été, les amateurs peuvent déjà suivre des visites guidées en dégustant trois millésimes différents des vins de la propriété (Les Arums de Lagrange, Les Fiefs de Lagrange et Château Lagrange, de 12 à 25 € par personne), voire des millésimes d’exception du château (50 € par personne). Enfin, les œnologues en herbe peuvent également participer à des ateliers afin de comprendre les subtilités des différents cépages et de l’art de l’assemblage. Créer son propre millésime, le rêve de tout amateur (forfait groupe de deux à six personnes, 300 €). Réservation obligatoire.

Château Lagrange, 33250 Saint-Julien-Beychevelle. Tél. : 05 56 73 38 38. chateau-lagrange.com

Cordeillan-Bages, nouveau souffle pour un classique

Propriétaire de Lynch-Bages, l’un des fleurons de Pauillac (grand cru classé), la famille Cazes a transformé le village de Bages en étape œnotouristique dont l’épicentre reste le Château Cordeillan-Bages, l’unique table étoilée du Médoc. Entièrement rénovée pour son trentième anniversaire, l’ancienne chartreuse, affiliée aux Relais & Châteaux, propose désormais vingt-quatre chambres et deux suites à la décoration contemporaine et où la transparence est le maître mot. Un parti pris judicieux qui offre une seconde jeunesse à ce classique médocain. Ce nouvel élan se retrouve aussi à la table gastronomique drivée par Julien Lefebvre, qui privilégie les produits locaux pour offrir une cuisine aux accents du Sud-Ouest (menus de 45 à 195 €). Carte des vins à la hauteur avec 1 800 références (30 % de crus bordelais) gérées de main de maître par Arnaud Le Saux.

Excellent point de chute pour rayonner dans le Médoc (ou pour clore son périple), Cordeillan-Bages propose également de nombreuses activités œnotouristiques, en vélo au cœur du vignoble, par exemple, ou encore au Château Ormes de Pez (également propriété de la famille Cazes) avec des visites commentées et des dégustations… En attendant la fin de la rénovation, prévue en 2020, du chai, du cuvier et des espaces réceptifs de Lynch-Bages (chantier confié à l’architecte Chien Chung Pei). De belles surprises devraient en découler.

Château Cordeillan-Bages, route des Châteaux, 33250 Pauillac. Tél. : 05 56 59 24 24. cordeillanbages.com

Château Kirwan, l’éventail des possibles

Cette propriété de 38 hectares construite dans la seconde moitié du XVIIIe siècle produit un excellent troisième grand cru classé de Margaux. Ayant connu d’importants travaux de rénovation depuis 2009 (ne pas manquer le nouveau chai et sa porte signée Anatoly et Kinga Stolnikoff), elle se distingue toujours par sa demeure classique construite sans ostentation (ce qui n’est pas toujours le cas rive gauche) et son superbe jardin dont la pièce maîtresse reste la roseraie. Côté œnotourisme, Kirwan s’avère à la pointe grâce à un catalogue de propositions extrêmement élaboré. Visites de la propriété et dégustations, bien entendu, avec un large éventail de tarifs et de millésimes, récents comme plus anciens (année de naissance, de mariage, etc.). Plus original, le circuit intitulé « L’Instant Kirwan & L’Éveil des Sens », soit quelques heures ou une journée entière dévolues à l’apprentissage du métier d’œnologue, atelier assemblage ou culinaire, voire création d’un parfum, bref, une immersion totale dans l’univers des arômes de vins de Kirwan.

Un conseil pour les hédonistes : opter pour la journée gourmande. Késaco ? Quatre propriétés complices de l’appellation Margaux se sont unies afin de proposer un circuit gourmand unique. La journée débute ainsi au Château Prieuré-Lichine pour écouter l’histoire de l’appellation et le fameux classement de 1855 avant de déguster une terrine d’esturgeon au caviar d’Aquitaine escortée par un blanc de la propriété. Les agapes se poursuivent au Château Rauzan-Gassies avec une horizontale de trois vins et des rillettes de canard au foie gras avant de bifurquer vers Kirwan pour un déjeuner accompagné des vins des quatre crus de la propriété. Dessert enfin au Château La Tour de Bessan autour de sarments de chocolat. Sans conteste, l’une des propositions les plus originales du Bordelais, à l’instar de l’autre repas en trois temps proposé entre les Châteaux Marquis de Terme, Lascombes et Kirwan autour du millésime 2012, le transfert entre les propriétés s’effectuant… en side-car (de 625 à 775 € par personne).

Château Kirwan, chemin de Kirwan, 33460 Cantenac. Tél. : 05 57 88 71 00. chateau-kirwan.com


Lire aussi : Bordeaux : la Cité du vin, cité durable


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