Transposer un état d’esprit en objet universel représentant les valeurs des JO et de la France est une tâche aussi lourde que symbolique. « Et si on revenait au degré zéro de la torche ? Un bout de bois dans sa forme pure, auquel on met le feu », s’est dit Mathieu Lehanneur.
Aussitôt pensé aussitôt fait. Totalement symétrique, sa courbe en acier recyclé reprend cette pureté parfaite. Ayant eu carte blanche – comme les 11 autres concurrents –, Mathieu Lehanneur a fait germer trois thématiques qui, en février dernier, ont séduit le comité d’organisation de Paris 2024 : l’égalité, l’eau et l’apaisement.
Converties en principes esthétiques et techniques, cela donne une symétrie absolue pour insuffler l’idée d’égalité et d’apaisement, ainsi que les reflets doux du métal – résultat de la fusion de la médaille d’or, d’argent et de bronze – pour suggérer l’eau de la Seine.
Pour ce créateur passionné de technologie, déjà élu designer de l’année par le salon Maison&Objet, c’est donc un honneur… et un beau cadeau d’anniversaire puisqu’il fêtera ses 50 ans fin août. Cerise sur la flamme, il a également été sélectionné par tirage au sort pour être l’un des 11 000 porteurs de la flamme olympique. Interview 100 % sport.
Vous participez au relais des porteurs de flamme qui a pris le départ le 8 mai à Marseille et traversera la France…
Oui, je fais partie des heureux élus. Vers la mi-mai, je transporterai la flamme sur un tronçon de 200 mètres en Corse.
Êtes-vous plutôt coureur de fond ou sprinter ?
Je ne suis pas un grand sportif et je veux savourer le moment, donc je vais dire « sprinter au ralenti » !
Dessiner la flamme, est-ce du sport ?
Non, en revanche, tout s’est fait dans un délai relativement court, digne des Jeux olympiques : entre le moment où j’ai appris que mon projet était sélectionné et la réalisation de la torche, six mois se sont écoulés durant lesquels mes équipes et celles de Paris 2024 se sont mises en ordre de bataille… Dessiner la flamme, ça se situe quelque part entre le sport et une chorégraphie joliment synchronisée !
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À quel type de travail d’équipe cela s’apparente-t-il ?
Ce n’est pas un joueur contre un autre, mais une multitude de matchs dans le domaine du design, de la technique, des budgets ! On joue plusieurs parties en même temps.
Quel a été le match pour lequel vous avez le plus bataillé dans la réalisation de la torche ?
Clairement, la transposition technique de mon idée ! Quand je la conçois, j’ai peu d’infos techniques sur ce qui se passe à l’intérieur d’une torche, si ce n’est qu’il y a un brûleur et que la flamme doit résister à toutes les conditions climatiques. Jusqu’à présent, toutes les torches avaient beaucoup de place dans leur partie haute. Or, mon parti pris, c’est la symétrie pour symboliser l’égalité, ce qui revient à dessiner une voiture sur deux roues ! Pour être franc, nous ne savions pas si ça allait fonctionner jusqu’au jour où on nous a apporté le premier prototype, qu’on a allumé la flamme et qu’elle est sortie en parfaite continuité de la torche !
Quelles sont vos valeurs phares ?
Un travail de persévérance, évidemment, car je ne voulais aucune trace technique, vis ou trou, visible sur la torche afin de la garder la plus pure possible. Il y a eu de grands débats pour savoir où placer l’arrivée d’air et, finalement, nous avons eu l’idée de nous servir de l’emblème Paris 2024.
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La devise olympique « Citius, altius, fortius » (« Plus vite, plus haut, plus fort ») transposée au design de Mathieu Lehanneur, qu’est-ce que ça donne ?
Plus simple, plus humain, plus véritable.
Auriez-vous fait le même design pour les JO d’hiver ?
Oui, mis à part la thématique de la Seine, que j’aurais changée au profit de la glace ou de la lumière.
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Quels sont les premiers JO dont vous vous souvenez ?
Ceux de Los Angeles en 1984. J’avais dix ans. J’ai été fasciné et amoureux de Carl Lewis. Mi-homme mi-Dieu, il avait une grâce incroyable, l’air de ne jamais forcer et passait de la course au saut en longueur avec tant de facilité…
Autres dates clefs des JO pour vous ?
La cérémonie d’ouverture des Jeux de Barcelone en 1992. Le moment où la vasque s’est embrasée, allumée par une flèche lancée par un archer. Un moment incroyable.
Quel est votre podium des torches des éditions passées ?
Celle de Taiho Seiki pour les JO de Tokyo 2020, celle des designers Edward Barber et Jay Osgerby pour Londres 2012 et enfin celle des Jeux de Munich en 1936, là où la torche fait sa première apparition, à cause de sa simplicité toute germanique. La torche est un concentré de pays et de mémoire. J’ai dessiné la mienne en pensant à mes enfants et à mes futurs petits-enfants. À la façon dont elle leur renverra des images dans 50 ou 100 ans.
Le design olympique, ça existe ?
Je parlerai plutôt de design liturgique. En tant que telle, la fonctionnalité de la torche importe peu face à la dimension symbolique. C’est la célébration de la flamme, ce compte à rebours façon calendrier de l’avent initié par le relais, cette magie presque sacrale que célèbre l’objet.
C’est quoi le feu sacré du designer ?
D’essayer de mettre en forme la magie et le merveilleux dans des choses par définition inertes. De produire quelque chose qui dépasse leur propre enveloppe.
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Photo de Une : À gauche, Mathieu Lehanneur (c) Lionel Gasperini ; à droite, la flamme olympique (c) Felipe Ribon.




