Aubervilliers (93). Au 120-124 de la rue Henri-Barbusse, la cheminée de l’ancienne manufacture d’allumettes ne fume plus. Elle veille désormais sur d’autres savoir-faire. Vestige d’un site emblématique de l’histoire industrielle des XIXe et XXe siècles – classée aux Monuments historiques –, elle surplombe l’Institut national du patrimoine depuis 2015. Mobilier, peinture, photographie, sculpture, arts graphiques et livre, arts textiles et arts du feu (céramique, verre, émaux, métallurgie)… Ses occupants y sont formés à la conservation et à la restauration des œuvres d’art de l’État.
Au sein de ces bâtiments chargés d’histoire, un autre savoir-faire ancestral français se perpétue : celui de bronzier d’art. Labellisée entreprise du patrimoine vivant, la Maison de luminaires et de mobilier Charles Paris – fondée en 1908 et reprise en 2019 par la famille Beaufour-Lévy – y a également installé ses ateliers.
Des savoir-faire ancestraux
Ciselure, tournure, monture et remonture… Quatre métiers y sont pratiqués avec minutie et précision. Ici, la maîtrise du geste prédomine : le ciseleur corrige et affine pour révéler un motif par un jeu précis de mats et de ciselets ; le tourneur ajuste les finitions à l’aide de molettes décoratives du temps des rois ; le monteur assemble sans trahir la ligne ; tandis que le remonteur prolonge la vie d’une pièce ancienne. Dix artisans opèrent ainsi un face-à-face patient avec la matière.
Mémoire de l’atelier, formé par Chrystiane Charles elle-même, Denis y entame sa 36e année en tant que ciseleur. Toujours animé par la flamme du métier, il s’attache aujourd’hui à transmettre les gestes propres à la Maison à Carla, la trentaine, formée à l’École Boulle, en poste depuis quelques années. « C’est un travail technique, mais dont l’objectif unique est de rester loyal à la création… Il faut connaître la pièce parfaitement pour ne pas trahir la volonté de celui ou de celle qui l’a créée », explique Nicolas Beaufour, copropriétaire et directeur de Charles Paris. Il faudra encore quelques années à la jeune femme pour maîtriser toutes les spécificités de la Maison… avant de les transmettre à son tour.
Bronzier, plumassier, tonnelier, parqueteur, maître de chai, brodeur… En France, 281 métiers d’art sont officiellement répertoriés. Ils rassemblent près de 500 000 actifs et représentent un chiffre d’affaires de 68 milliards d’euros, dont 14 % à l’export (étude Les Éclaireurs). À titre de comparaison, l’industrie pharmaceutique pèse dans l’Hexagone 63 milliards d’euros. Luc Lesénécal, président de l’Institut pour les savoir-faire français, le martèle : « Les métiers d’art ont un rôle fondamental dans l’économie du pays. »
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Force vive de l’économie
Loin de se concentrer en Île-de-France, le secteur s’appuie en premier lieu sur les territoires : huit entreprises sur dix et 81 % des salariés sont installés en région. Production locale, approvisionnement majoritairement français (58 %), valorisation du made in France… Ces entreprises irriguent l’économie régionale. En moyenne, 60 % de leur chiffre d’affaires est ainsi réalisé sur leur marché local.
Une économie territoriale également alimentée par les Maisons de luxe. À titre d’exemple, par le biais de ses 117 ateliers de production implantés dans six territoires, le groupe LVMH emploie quelque 8 000 artisans, dont près de 70 % hors de l’Île-de-France, et génère, pour chaque emploi direct, en moyenne quatre emplois indirects. De son côté, à chaque implantation de nouvelles maroquineries, Hermès crée 280 emplois. Réouverture de classes d’école, nouveaux commerces, logements, médecins et activités culturelles… Ces implantations contribuent à ranimer la communauté locale.
Séduisants mais méconnus
Mais alors que 97 % des Français perçoivent positivement les métiers d’art et de savoir-faire d’exception, seuls 35 % disent les connaître vraiment, selon l’étude Perceptio révélée à l’occasion des troisièmes Rencontres économiques des métiers d’art. Et, bien qu’elles soient perçues comme porteuses de sens, de créativité et de valeur patrimoniale, ces professions d’artisanat souffrent d’une image inaccessible et nécessitant un talent inné ainsi que de longues études. Autant d’idées reçues à déconstruire !
« En réalité, ce sont des compétences qui s’acquièrent grâce à la formation et à la pratique, assure Marion Bardet, directrice des Métiers d’Excellence LVMH. Ces métiers offrent de réelles opportunités dès le CAP et ne sont jamais monotones. On apprend tout au long de sa carrière. » Monteur en bronze formé à l’École Boulle, Thomas est un bel exemple d’ascension professionnelle. Après avoir fait ses armes dans diverses manufactures, il est revenu au sein de la Maison Charles Paris et y tient désormais le poste de chef d’atelier. Face au constat que 74 % de Français jugent ces métiers physiquement difficiles, Luc Lesénécal réagit : « Ce n’est pas Zola ! » Il le répète : « Il faut rendre attractifs ces métiers et attirer les jeunes et les personnes en reconversion. »
Tout l’enjeu réside donc dans la valorisation. Pour Hubert Barrère, directeur artistique de Lesage, Maison résidente du 19M – lieu créé par Chanel pour accueillir à la fois des ateliers, une école et une galerie ouverte à tous les publics –, seule l’expérience vécue permet de révéler des sensibilités que le système scolaire traditionnel laisse trop souvent dans l’ombre : « Il faut que les gens puissent tâter le terrain. » Cela commence par des ateliers pratiques dès l’école primaire et jusqu’au lycée, en multipliant les rencontres avec les professionnels et en communiquant clairement sur les parcours de formation et les opportunités d’emploi, directement dans les établissements ou dans des salons dédiés, comme Les de(ux)mains du luxe, événement organisé par le Comité Colbert, la tournée You & ME de LVMH, ou encore les Journées européennes des métiers d’art.
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Le défi de la transmission
Un autre enjeu s’impose ensuite : celui de la formation. « 37 % des salariés ont plus de 55 ans », rappelle Bénédicte Epinay, directrice déléguée du Comité Colbert. Sachant qu’il faut plusieurs années pour maîtriser parfaitement un geste, il y a urgence ! Il en va de l’économie, mais aussi de la préservation de savoir-faire qui participent de la richesse du patrimoine français. Et pourtant, plus de la moitié des savoir-faire n’ont plus de formations initiales…
Dans ce contexte, l’organisation d’une offre de formation structurée et ancrée dans les territoires devient primordiale. Des initiatives se développent. Ainsi, le Campus Versailles, inauguré en 2021 à la Grande Écurie du château de Versailles. Ce réseau et lieu dédié à la découverte, à la pratique et à la formation aux métiers du patrimoine et de l’artisanat rassemble acteurs publics et privés autour de cinq filières d’excellence : métiers d’art, patrimoine bâti, horticulture et paysage, gastronomie et tourisme. Le Campus oriente et prépare une nouvelle génération d’artisans, capables d’intégrer les défis environnementaux et managériaux.
Sur le terrain, des associations se mobilisent, tandis que les Maisons de luxe s’organisent elles aussi. Par leur présence en région, elles s’attachent à former et à transmettre, notamment grâce aux personnes qu’elles intègrent. Pour l’ouverture en février 2022 de deux ateliers de maroquinerie à Vendôme et Azé, Louis Vuitton a ainsi collaboré avec l’antenne locale de Pôle Emploi (devenu France Travail) et le Centre technique du cuir pour recruter et former de nouveaux artisans. Après des réunions d’information et des tests d’aptitude, les candidats ont intégré une formation de 11 semaines. En atelier, ils sont accompagnés plusieurs mois avant de maîtriser pleinement le savoir-faire de la Maison.
Ancrage territorial
« Au-delà d’une méthode et d’une volonté d’efficacité pour notre production, notre philosophie est de travailler dans une relation d’équité et de partenariat avec l’écosystème local, de manière respectueuse et équilibrée, explique Isabelle Faggianelli, SVP Global Corporate Social Responsibility chez Louis Vuitton. Ce triptyque collectif est une démarche que l’on veut systématiser lors de l’ouverture de nos ateliers dans les territoires. »
Elle précise : « Notre responsabilité sociale est de contribuer à donner des capacités à chacun pour qu’ils soient autonomes. Cela passe principalement par l’éducation, la formation… Et c’est ce que nous essayons de réaliser à travers notre ancrage territorial. » Et de citer différentes initiatives : partenariats avec La Fabrique Nomade et l’Association Veta (Vivre et travailler autrement…), mécénat de compétences, reconversion professionnelle… Autre action sur laquelle la Maison se concentre : la reconversion. « Nous nous attachons à pouvoir accueillir et soutenir des parcours de reconversion pour tous les âges. » Au total, en 2025, la Maison a ainsi formé environ 1 250 personnes en maroquinerie en France.
Retour à Aubervilliers. Ce jour-là, les artisans de Charles Paris s’affairent aux finitions d’une trentaine de pièces à destination d’un hôtel de luxe émirati. Face aux ateliers, de l’autre côté de la grille, la cloche vient de sonner pour les élèves de l’école maternelle du groupe scolaire Henri-Barbusse… Un vivier pour la relève ? L’avenir le dira. Ils seront certainement sensibilisés. Du moins, espérons-le !
* Étude menée en 2024 par Xerfi Specific pour l’Institut pour les savoir-faire français et financée par le Comité Colbert, la Fondation Bettencourt-Schueller, le ministère de la Culture et la Fondation Terre & Fils.
** Étude Perceptio : explorer l’imaginaire collectif des métiers d’art et savoir-faire d’exception menée en 2025 par l’Institut pour les savoir-faire français, LVMH, et IPSOS BVA.
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Photo de Une : Étudiants du Campus Versailles © Lucie Lemasle




