Le luxe en sols majeurs
Le luxe ne se façonne pas seulement dans les ateliers de confection, les chais ou les laboratoires de parfumerie. Il prend racine dans la terre elle-même. À Arles, le World Living Soils Forum – créé par Moët Hennessy (Groupe LVMH) – a démontré combien la régénération des sols s'impose au premier plan des stratégies des grandes maisons. La garantie de l'excellence durable !
Arles nous a habitués aux chocs esthétiques. Mais, en juin, ce n’est pas une exposition artistique qui a ouvert les yeux et les esprits. Le World Living Soils Forum a mis en lumière une autre photographie : la vie des sols. Et leur santé. Car la révolution écologique ne se joue pas seulement dans les forêts ou les océans, mais aussi sous nos pieds, dans la régénération des sols. « Il est temps de changer notre perception du sol : trop longtemps considéré comme un moyen de production à disposition, il est avant tout un bien commun précieux que nous devons tous préserver à sa juste valeur », indique Sandrine Sommer, directrice du développement durable de Moët Hennessy, la branche Vins & Spiritueux de LVMH, à l’origine du sommet qui a rassemblé quelque 600 personnes.
Le constat est frappant : à l’échelle planétaire, jusqu’à 40 % des terres sont dégradées, affectant leur productivité biologique ou économique. Or, « les sols sont la fondation de la vie sur Terre. Tout est créé à partir des sols », souligne Antoine Arnault, à la tête de l’Image et de l’Environnement du groupe de luxe. « Et leur santé passe par le changement des pratiques culturales, la réduction des intrants, la gestion de l’eau, tant en termes de quantité que de qualité – sans résidus ni microplastiques, donc – et la biodiversité », avance Sandrine Sommer.
Nouvelles cultures
Créé en 2022, le World Living Soils Forum est né de ce constat. Le sommet réunit tous les deux ans scientifiques, agriculteurs, start-up, entreprises et institutions du monde entier pour échanger sur les bonnes pratiques en matière de préservation et de régénération des sols, piliers menacés par la monoculture et autres systèmes agricoles révolus.
Moët Hennessy a ouvert la voie. Au sein de la division, la viticulture régénératrice prend racine avec l’introduction de couverts végétaux dans les vignes. Moutarde, seigle ou légumineuses nourrissent les sols, boostent la vie microbienne et captent davantage de carbone. Une approche naturelle qui accompagne la volonté de la division d’abandonner les herbicides et de revitaliser les terroirs de ses Maisons emblématiques, comme Château Cheval Blanc, Moët & Chandon, Ruinart ou Hennessy en France, mais aussi Chandon et Terrazas de los Andes en Argentine.
Mais au-delà des Vins & Spiritueux, la question de la régénération des sols vivants est devenue un enjeu transversal qui conditionne également la qualité du cuir, la culture du coton ou la production des fleurs et plantes pour les parfums, le maquillage ou les soins de la peau. Hélène Valade, directrice Développement Environnement de LVMH, le rappelle d’ailleurs régulièrement : « Comme il n’y a pas de vin sans raisin, il n’y a pas de parfum sans fleur, pas de robe sans coton… »
À la racine
Le groupe de luxe a ainsi étendu les pratiques d’agriculture régénératrice à l’ensemble de ses matières premières clés. À titre d’illustration, dans le Grand Est, Parfums Christian Dior, Givenchy et Kenzo accompagnent la transition de plus de 400 hectares de betteraves sucrières dédiées à la production d’alcool pour la composition des fragrances.
Dans la vallée de Chevreuse, Tom Arthus‑Bertrand a imaginé avec le soutien de Guerlain Le Jardin des Partages, un espace de 1,4 hectare dédié à l’agriculture régénératrice et à la permaculture. Un site pilote dédié à la préservation de la biodiversité et à la protection des abeilles, enjeu central de la Maison. En Turquie, en Grèce et en Espagne, le groupe s’est engagé auprès des producteurs de coton. En 2025, 72 000 hectares étaient déjà couverts par ces méthodes. « Mais notre action s’étend au-delà de nos chaînes de valeur grâce aux partenariats que nous avons noués, notamment avec l’UNESCO, pour protéger la biodiversité », poursuit Antoine Arnault. L’ensemble du groupe a ainsi contribué l’an dernier à la préservation ou à la restauration de 4,3 millions d’hectares d’habitats naturels.
Et les initiatives portent leurs fruits ! « L’agroécologie et l’agriculture régénérative sont bel et bien efficaces. Au bout de trois ans, la qualité des sols dans les champs de coton, les champs de fleurs et les vignobles s’est nettement améliorée. Cela peut désormais être mesuré avec précision et permet de réduire l’exposition aux risques, notamment aux inondations », poursuit Antoine Arnault.
Une preuve ? En mai 2025, alors que les pluies diluviennes inondaient le sud de la France, Château Galoupet a pu se reposer sur ses vignes. L’aléa climatique n’a laissé aucune trace. Au même moment, de nombreux vignobles alentour – entre Le Lavandou, La Môle et le massif des Maures – étaient submergés. L’explication ? Les couverts végétaux et la stratégie d’hydrologie régénérative du domaine ont permis aux sols de retenir l’eau et d’en favoriser l’infiltration… contrairement aux pratiques viticoles dites « conventionnelles ». « Je crois davantage à la fertilité qu’à la fertilisation », commente Nadine Fau, directrice générale du domaine certifié ROC (Regenerative Organic Certified) en 2025, plus haute distinction en agriculture régénératrice.
Intelligence collective
Autre exemple : en Normandie, Parfums Christian Dior a diminué d’environ 30 % les besoins en eau de sa roseraie tout en préservant la qualité et la productivité des cultures de roses. Comment ? En s’appuyant sur des capteurs développés par LVMH Gaïa, capables de suivre en continu le niveau d’humidité des sols, et en les croisant avec les prévisions météo au sein d’un système de pilotage de l’arrosage.
De son côté, Guerlain a collaboré avec l’entreprise Intact Regenerative pour introduire un alcool issu de la fermentation de pois biologiques dont la culture enrichit naturellement les sols. Cela a donné naissance à une édition limitée en début d’année : L’Homme Idéal Cologne Forte. « L’innovation d’Intact nous permet de contribuer davantage à la régénération des sols tout en préservant les pollinisateurs par des pratiques issues de l’agriculture biologique », déclare Claire Coletti, directrice Global Sustainability chez Guerlain.
En arrière-plan, toute la filière du luxe s’organise. Car, d’une logique de sensibilisation, il s’agit désormais de passer à une logique de déploiement massif des solutions. Engagements, partenariats, alliances et coalitions se développent. Cette édition 2026 a d’ailleurs pris une autre ampleur, avec le concours d’entreprises comme Pernod Ricard, Nestlé, Nespresso, PwC et Groupe BPCE. Objectif : avancer ensemble. Antoine Arnault l’assure : « Unir nos forces avec les institutions, avec d’autres acteurs économiques, ainsi qu’avec nos fournisseurs, est le seul moyen de renforcer notre impact et de passer à une transformation majeure qui concilie les impératifs économiques et environnementaux. » Une manière de garantir un luxe durable. Et une image toujours plus belle.
Photo de Une : Jardin des Partages, Vallée de la Millière © DR