Tout commence au début des années 2000, lorsque l’Athénien Alexandre Avatangelo, entrepreneur éclectique (courtier maritime, homéopathe), tombe sous le charme brut et minéral de Tínos, au cœur de la mer Égée, après une première expérience à Santorin. Séduit par ses paysages lunaires, ses rochers de granit arrondis et son isolement inspirant, il décide de planter de la vigne sur cette île, jadis le grenier agricole des Cyclades.
Il fonde alors le domaine T-Oinos – un jeu de mots avec « oinos » qui signifie « vin » en grec – et fait construire un chai ex nihilo. Cet investissement, avoisinant les sept millions d’euros, vise à créer un grand vin insulaire profondément ancré dans son terroir. Pour asseoir les fondations du projet, il s’entoure dès le départ d’un expert de renom : Gérard Margeon, chef sommelier du groupe Alain Ducasse. Conquis par l’originalité du lieu et la personnalité d’Avatangelo, Margeon accompagne les débuts du domaine, veille à la qualité des assemblages et donne une première visibilité au Clos Stegasta, introduit dans l’univers exigeant de la gastronomie étoilée.
Influence tellurique
Le véritable tournant intervient en 2016 avec l’arrivée de Stéphane Derenoncourt, vigneron-conseil bordelais, sollicité par le sommelier pour affiner l’identité des vins. Sur place, il découvre un vignoble spectaculaire mais contraignant : chaleur intense, vent constant, sols granitiques pauvres. « À Tínos, le travail de la vigne est un véritable corps-à-corps, il faut dompter les éléments avec des méthodes culturales profondes, confie le consultant devenu associé. Pas de machine, peu de compromis, beaucoup d’humilité. »
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Le rêve du propriétaire – « un homme en colère, déroutant mais attachant » – est avant tout d’incarner ce vignoble. Le Clos Stegasta, situé à plus de 400 mètres d’altitude et sous forte influence tellurique, devient rapidement la parcelle emblématique du domaine, qui produit principalement des vins blancs en assyrtiko (70 %) et des rouges à base de mavrotragano. La production volontairement limitée atteint environ 20 000 bouteilles par an, réparties entre blancs minéraux et salins, rouges suaves et épicés, ainsi qu’un rosé vendu localement.
Ces flacons rares et onéreux (entre 75 et 190 euros) sont surtout distribués en Grèce, mais aussi en France, notamment sur des tables étoilées et à La Grande Épicerie. Aujourd’hui, Tínos ne compte encore que quatre domaines viticoles. Mais le pionnier Clos Stegasta prouve qu’il est possible, même dans un environnement difficile – voire hostile – de créer un grand vin authentique et identitaire.
Un couple nantais à Páros
Avant de s’ancrer sur une île balayée par le vent, Nicolas et Marie-Astrid Bourget menaient une vie bien établie à Nantes. Lui, restaurateur depuis vingt ans, avait fondé La Raffinerie, une table de belle renommée. Elle, institutrice spécialisée, enseignait dans le secteur médico-social.
Deux enfants, une maison, une activité florissante… Pourtant, en 2019, ils décident de quitter le climat humide nantais pour le soleil de Páros. « Nous voulions autre chose, une vraie vie de famille et un nouveau projet », expliquent-ils. Ils choisissent Páros, une île qu’ils connaissent bien, puisqu’ils s’y sont rencontrés alors qu’ils étaient saisonniers au début des années 2000. Après quelques voyages et la naissance de leur première fille, ils s’étaient installés en France, mais toujours avec l’idée d’un retour un jour, peut-être à l’âge de la retraite.
Cette petite voix ne les a jamais quittés, et elle est devenue de plus en plus forte lorsque Nicolas, au fil de rencontres avec des vignerons, a ressenti l’envie de créer son propre vignoble. Lors d’une formation à la chambre d’agriculture, il effectue ses stages aux domaines Mélaric en Saumurois et Bellevue en Muscadet, chez Jérôme Bretaudeau, aujourd’hui encore son conseille pour les vinifications.
Conditions idéales
Avec Marie, ils décident de vendre leur maison et leur restaurant pour s’installer à Páros. Ils trouvent un terrain de deux hectares – une rareté locale – sur lequel ils bâtissent leur maison et leur chai. Quelques mois plus tard, la pandémie de Covid-19 éclate. Ils en profitent pour s’essayer à leurs premières vinifications. Un hectare et demi est planté en vigne ; le reste du vignoble est complété par des parcelles louées à des propriétaires locaux, en attendant de l’étendre.
« La plus grande difficulté en Grèce est de financer ses projets : le foncier, les démarches administratives… Tout est plus compliqué qu’en France, car il n’y a pas de système bancaire. Il faut tout autofinancer, et le prix des terrains a flambé », confient-ils. Páros n’est plus le secret bien gardé des années 2000 : le tourisme y a explosé, entraînant une forte hausse des prix, même si l’île a su conserver son âme rurale.
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La tradition viticole ancestrale de Páros a beaucoup souffert de l’urbanisation effrénée. « Nous avons été très bien accueillis par les habitants, qui étaient ravis de voir arriver des gens prêts à retravailler la terre, et non pas à construire un énième hébergement touristique », soulignent-ils.
Les conditions pour faire du vin sont idéales : peu de pluie, aucune maladie, un vent constant. Un climat rude mais sain qui favorise naturellement la viticulture biologique. Aujourd’hui, le couple produit entre 15 000 et 20 000 bouteilles par an, ainsi qu’un peu d’huile d’olive.
Début de l’œnotourisme
Le domaine, baptisé Myrsini, travaille uniquement avec des cépages autochtones parfaitement adaptés au terroir : en blanc, le monemvasia indigène et l’assyrtiko, arrivé plus récemment ; en rouge, le mandilaria et le vaftra. Les Bourget élaborent des vins légers : des blancs iodés et salins, un pétillant naturel, un rouge charpenté et un rosé profond. « Le rosé couleur Provence n’est pas possible ici avec les cépages teinturiers, mais heureusement, les Grecs sont plus ouverts à la couleur pâle », confie Nicolas, désormais appelé « Nikolaos ».
Blancs et pétillants remportent un franc succès localement et à Athènes, et commencent à être distribués en France. Nicolas et Marie-Astrid gèrent seuls toutes les étapes, sans salarié, sauf pendant les vendanges : travail dans les vignes, vinifications, accueil, commercialisation. Depuis peu, ils développent aussi l’œnotourisme, d’avril à septembre. « Nous organisons des soirées de dégustation pour faire découvrir notre gamme de vins. C’est aussi l’occasion de raconter notre parcours, notre histoire. Nous parlons surtout anglais, et rencontrons des visiteurs venus du monde entier. » Une vie de rêve, en somme.
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