LA FOLIE DOUCE

La Folie Douce, la montagne qui danse

Des centaines de vacanciers de déhanchant en combinaison de ski, des artistes évoluant sur scène, des DJ mixant sous un ciel glacial : La Folie Douce a transformé l’après-ski en une grosse fiesta. Entre ambitions familiales et défis à venir, retour sur une business story alpine.

Raphaël Turcat

La Folie Douce est née d’une idée simple mais visionnaire. En 1983, Luc Reversade, ancien moniteur de ski, ouvre La Petite Cuisine, un restaurant d’altitude à Val-d’Isère avec sa mère « Momone » aux fourneaux. Le concept est sommaire, avec des plats familiaux qui transitent jusqu’à la salle par un trou dans le plafond. Pourtant, la graine est plantée. Les années « fric et chic » n’ont pas encore pris de hauteur et les restaurants de montagne sont rares, souvent austères et cantonnés à des plats de survie.

Luc, lui, a une vision. Fort d’une expérience variée – école hôtelière de Grenoble, commis chez Bocuse, gérant d’un hôtel à Val-d’Isère et même responsable dans « la plus grande boîte de nuit de tout l’Atlantique » –, il décide de bousculer ces conventions. En 1994, il ouvre La Fruitière, toujours à Val-d’Isère. Les plans s’affinent et le concept commence à prendre forme. L’établissement, conjuguant cuisine de terroir et décoration décalée, attire les premiers curieux.

Et puis, un jour, une table équipée de tourne-disques est installée à l’extérieur. « Les gens arrivaient en ski devant l’entrée du restaurant, se remémore Luc Reversade, 74 ans aujourd’hui. Pendant une heure, les gens ont dansé, puis le soleil est apparu et a tordu les vinyles, impossible de continuer à jouer. Le lendemain, nous avons donc prévu une installation de plaques pour protéger les vinyles du soleil et, après une semaine, c’était le feu, les gens dansaient sur la terrasse enneigée ! Un moment magique, un déclic. » Et le début d’une transformation radicale : l’après-ski festif.

Val-d’Isère, le labo de la fête

30 ans plus tard, difficile de passer à côté de ces énormes boîtes de jour qui résonnent des sommets de Val-d’Isère à Méribel, en passant par Chamonix et Val Thorens, et qui ont généré un chiffre d’affaires de 64 millions d’euros en 2023. Le tournant décisif intervient en 2007. Luc, épaulé par sa compagne Corinne, transforme son établissement en haut de La Daille à Val-d’Isère pour le clubbing… de jour.


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À 2 400 mètres d’altitude, on hurle, on danse, on boit, chaussures de ski aux pieds, bientôt entraînés par des chanteurs, des danseurs, des acrobates qui se produisent sur des estrades enneigées devant des vacanciers emmitouflés dans leur combinaison de ski. Un Ibiza par –5 °C, en quelque sorte, qui pousse même un couple à organiser un mariage improvisé sous les vivats de la foule en délire (et bien éméchée). « C’est ici que nous testons toutes nos idées. Val-d’Isère est notre laboratoire, ce qui marche ici est dupliqué ailleurs », explique Artur Reversade, fiston de Luc et codirecteur général de l’entreprise à 31 ans.

Dans cette ascension, la famille joue collectif. Au patriarche Luc les idées et la création – « Je suis très jeune dans ma tête ! », affirme-t-il –, à Artur les derniers codes de l’hôtellerie appris pendant ses études en Chine et aux États-Unis, à son autre fils César, ancien snowboardeur de haut niveau formé au Canada, l’exploitation des établissements et la communication sur les réseaux sociaux, à Corinne, la mère, les finances, l’administratif et les ressources humaines. Un petit empire familial en quelque sorte dont la devise pourrait être celle lâchée par Artur : « Faire toujours plus beau, mieux et plus grand. » En 2023, La Folie Douce employait 700 personne au plus fort de l’activité et accueillait 200 000 visiteurs.

De la table à l’hôtel

En 2018, La Folie Douce franchit une étape majeure avec l’ouverture d’un hôtel à Chamonix, dans l’ancien bâtiment du Club Med. Après un investissement de 18 millions d’euros, financé en partenariat avec Guillaume Multrier, directeur de Beyond Places (un opérateur spécialisé dans l’investissement, le développement et la gestion hôtelière), cet hôtel ambitionne de devenir un lieu de vie complet avec ses cinq restaurants, son spa, son bar Le Janssen, son Club 1969, ses spectacles et, signature maison, sa terrasse d’après-ski.

« Nous voulions aller au-delà du simple restaurant d’altitude et proposer un endroit où les gens pourraient aussi dormir. Chamonix a été une vraie expérimentation pour intégrer notre concept à un cadre hôtelier », continue Luc Reversade. Le succès de La Folie Douce n’a pas tardé à inspirer d’autres acteurs. Des établissements comme Le Cap Horn à Courchevel, La Sauvageonne à Megève ou les après skis autrichiens tentent de rivaliser en offrant des expériences festives similaires. Et les mêmes effets pervers ? En 2017, des habitants de Val-d’Isère en ont ras-le-bol et dénoncent les nuisances sonores et les comportements irresponsables de certains clients qui auraient abusé de la bouteille.


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Les accidents survenus sur les pistes après des fêtes trop arrosées fleurissent dans les médias. À l’Alpe d’Huez, ce n’est guère plus brillant. « Certains skieurs se mettent minables et décident de reprendre les skis. Résultat, ils nous arrivent de prendre en charge des personnes victimes de comas éthyliques », regrette ainsi Lionel Chatain, membre de la CRS Secours en Montagne. L’entreprise réagit en mettant en place des mesures strictes : équipe de sécurité à la sortie du bar, accompagnement des fêtards jusqu’aux télécabines, partenariats avec les autorités locales et campagnes de sensibilisation. Une gueule de bois qui ne semble pas atteindre l’expansion de La Folie Douce.

Un village à La Folie Douce

L’avenir de La Folie Douce s’annonce ambitieux. La famille Reversade explore des marchés internationaux, notamment en Suisse, en Autriche et en Amérique du Nord pour « adapter le concept à d’autres cultures tout en restant fidèles à nos valeurs », affirme César. « Impossible de dire à quoi ressemblera La Folie Douce dans dix ans, enchérit Luc, car les changements vont très vite. Cet hiver sera déjà très différent, surtout à Val-d’Isère : l’idée est de devenir un village La Folie Douce avec des cours de ski, des commerces, des conciergeries, des magasins, des ateliers enfants, et offrir une expérience globale au client tout en gardant la gastronomie, le cabaret et le clubbing actuels. »

Pas vraiment adaptée à toutes les bourses, La Folie Douce s’efforce pourtant de devenir plus inclusive avec des offres ajustée pour les familles et les budgets ric-rac : « Les stations enneigées sont très sollicitées aujourd’hui, donc oui, c’est un peu plus cher maintenant qu’avant, en partie à cause de l’immobilier qui a explosé et nous a fait augmenter nos frais pour héberger notre personnel. En 2023, nous avons déboursé environ 1,4 million d’euros pour loger les employés, ce qui a une répercussion sur les prix, forcément », avoue Luc.

Avant de danser de manière irréprochable sur le toit du monde, il faudra aussi réduire l’empreinte carbone de cette grosse machine dont la logistique ne peut faire l’économie d’un bon gros paquet de CO2 envoyé dans les alpages. Une question que ne se pose pas vraiment Anton, 24 ans, grand adepte de La Folie Douce à Val-d’Isère : « Moi, j’aime venir m’éclater ici avec mes potes. Franchement, c’est un passage obligé. Si tu vas à la montagne et que tu ne postes pas une story ici, tu rates un moment iconique. » Une chose est certaine : si les flocons se font de plus en plus rares, la montagne, elle, n’a pas fini de danser.

lafoliedouce.com


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Photo de Une : La Folie Douce

Article initialement publié le 14 février 2025, mis à jour le 5 février 2026.

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