L’Oregon est devenu ces dernières années le nouvel eldorado des vignerons bourguignons. Dans la Willamette Valley, au sud de Portland, les paysages sont particulièrement envoûtants. Lovées entre deux chaînes de montagnes, les collines se dévoilent sous les brumes matinales.
Drouhin, pionnier de la Willamette Valley
Ce sont ces paysages qui ont bluffé Robert Drouhin dès sa première visite, à l’invitation des deux pionniers du vin des environs, David Lett et David Adelsheim. Il suggère à sa fille Véronique, qui a fait des études d’œnologie, de s’y intéresser. Elle tombe elle aussi amoureuse de l’endroit. « Mon père était convaincu que le climat, un peu au sud de la latitude de Beaune, conviendrait parfaitement au pinot noir. Mais au début, il n’était pas question d’y chercher un domaine. »
En 1987, les Drouhin finissent par craquer pour les collines de Dundee, dans la Willamette Valley. Le domaine baptisé DDO (Domaine Drouhin Oregon) se donne pour devise « French soul, Oregon soil » (« l’âme française, les sols de l’Oregon »). Il fallait tout planter et construire « car il n’y avait ni vignes ni cuverie, pas d’eau ni d’électricité. Tout le monde nous prenait pour des fous, mais nous étions sûrs du potentiel ».
Philippe, le frère de Véronique, rejoint rapidement l’aventure pour gérer le vignoble, complété avec du chardonnay et cultivé en bio. Trente-six millésimes plus tard, la famille Drouhin possède au total plus d’une centaine d’hectares de vignes, car ils ont racheté en 2013 une autre propriété, Roserock, dans les Eola-Amity Hills. « Avoir deux domaines de l’autre côté de l’Atlantique répartit les risques. Quand un millésime est maigre en Bourgogne, il est normal en Oregon. Et quand, en 2020, nous avons connu en Oregon des incendies dont les fumées ont contaminé les raisins, ç’a été l’inverse », souligne Frédéric Drouhin, qui pilote le groupe.
Jadot sort de la Bourgogne
Après plus de 150 ans dans la seule Bourgogne, la Maison Louis Jadot décide elle aussi de s’implanter aux États-Unis en 2013. Pour Pierre-Henry Gagey, à l’initiative du projet, « l’Oregon apporte un vent de liberté, tout en faisant office de laboratoire ». L’entreprise beaunoise a d’abord acquis sept hectares dans la Willamette Valley. Un vignoble baptisé « Résonance » – avec juste un accent ajouté au nom de la parcelle –, puis il s’est agrandi avec « Découverte » et « Koosah ».
Aujourd’hui, le domaine compte plus d’une cinquantaine d’hectares plantés à 70 % en pinot noir, complété de chardonnay. La tradition Bourgogne est sauve. « Si la Maison apporte son savoir-faire, il ne s’agit pas pour autant de copier la production bourguignonne, précise le directeur général, Thibault Gagey. Nos vins de l’Oregon ont une vraie typicité, avec un fruité éclatant, une belle finesse et un côté terrien, offrant un potentiel de garde que nous commençons seulement à découvrir. »
Les montagnes de l’Oregon, ça vous gagne
À la suite de ces pionniers, l’Oregon a attiré d’autres grandes Maisons et vignerons de Bourgogne. Le Domaine des Comtes Lafon, Marc Roy ou encore Jean-Nicolas Méo (du domaine Méo-Camuzet) s’y sont implantés. Ce dernier s’est associé en 2013 au producteur de musique américain Jay Boberg pour fonder le projet Nicolas-Jay. En 2017, Artémis Domaines – la société de la famille Pinault – a acquis Beaux Frères, qui figurait dans le portefeuille de Maisons & Domaines Henriot. En 2021, la famille Bollinger a acquis Ponzi Vineyards, fondé à la fin des années 1970.
Ces vins « franco-américains » se trouvent parfois en France, mais sont principalement écoulés sur place, grâce à l’essor de l’œnotourisme et à des clubs privés qui proposent à leurs membres des allocations exclusives. En 1988, l’Oregon ne comptait qu’une trentaine de domaines viticoles ; ils sont aujourd’hui plus d’un millier.
Le vignoble couvre 18 000 hectares – soit un peu plus de la moitié de la surface de la Bourgogne –, mais il ne représente encore que 1 % de la production vinicole américaine. Si le pinot gris et le chardonnay gagnent du terrain, le pinot noir règne en maître sur ces terroirs volcaniques, nichés entre l’État de Washington et la Californie.
Evenstad à contresens
C’est une histoire qui va à contre-courant. Ken et Grace Evenstad, tombés amoureux des vins de Bourgogne dès les années 1960-1970, visitent régulièrement la région pour mieux en comprendre les subtilités. Lorsqu’ils vendent leur laboratoire pharmaceutique dans le Minnesota, ils décident de réaliser leur rêve et fondent en 1989 Domaine Serene dans les Dundee Hills, en Oregon, à quelques centaines de mètres de la famille Drouhin.
« Leur domaine s’est étendu grâce à plusieurs estates, des ensembles de parcelles où ils ont expérimenté les interactions entre cépages, porte-greffes et types de sols – une approche du terroir très bourguignonne, explique Marc Magnat, le directeur côté français. Ils ont commencé modestement, avec une petite équipe qui faisait tout, de la vigne à la cave. Puis ils se sont agrandis et disposent aujourd’hui d’un peu plus de 100 hectares répartis dans six domaines. »
Mais la Bourgogne les hante et agit comme un aimant. En 2015, lors d’un voyage, ils se sentent enfin légitimes pour acheter le château de la Crée en Côte de Beaune, un domaine qui s’étend sur 18 climats, de Pommard à Santenay, en passant par Volnay, Meursault, Chassagne-Montrachet et Puligny-Montrachet.
« Leur ambition allait bien au-delà de l’achat d’un château, précise Marc Magnat. Ils sont arrivés avec un projet : replanter certaines parcelles, construire une nouvelle cuverie, et continuer d’investir. » En 2025, le domaine s’est enrichi de nouvelles parcelles en premier cru à Puligny-Montrachet, notamment La Garenne, chère au cœur de Grace. Le rachat du domaine Christian Confuron porte leur superficie à six hectares, soit la taille moyenne d’un domaine en Bourgogne.
Ken s’est éteint en 2021, mais Grace poursuit leur rêve. Elle s’est engagée dans la viticulture biologique, développe l’œnotourisme au château de la Crée ainsi qu’à la Maison Prosper Maufoux, récemment acquise à Santenay. Et Marc Magnat de conclure : « Nous avons un superbe parcellaire, un bel outil de production, des vins de qualité. Il ne reste plus qu’à gagner la reconnaissance des amateurs. »
domainedrouhin.com ; roserockoregon.com ; resonancewines.com ; meo-camuzet.com ; artemis-domaines.com ; beauxfreres.com ; ponzivineyards.com ; domaineserene.com ; la-cree.com ; domaine-christian-confuron.com
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Photo de Une : DDO Drouhin




