Brebis, poules pondeuses, poulardes, cochons, abeilles… À Saint-Émilion, de nouveaux résidents occupent les 39 hectares de l’un des plus prestigieux vignobles bordelais. Ici, les sols des vignes sont couverts de graines de lin, de seigle, de moutarde, de trèfle et de radis. Des arbres fruitiers et forestiers poussent entre les rangées de ceps, tandis que les dégarnis de culture sont plantés avec des haies, des jardins potagers ou des vergers… La monoculture est révolue ! L’heure est aux couverts végétaux, à l’agroforesterie et à la polyculture.
Dans les vignes de Château Cheval Blanc, c’est une véritable révolution verte qui est à l’œuvre. Depuis trois ans, le domaine déploie un vaste programme qui vise à considérer l’écosystème complet de la propriété, afin de régénérer les sols. « Le projet consiste à développer une fertilité naturelle de nos sols et à reproduire de la biodiversité, pour lutter contre les maladies et les parasites, commente Pierre-Olivier Clouet, directeur technique du domaine. On parie sur l’arrêt complet de l’agriculture dite de retournement. On arrête la charrue, la herse, les intrants et tous les systèmes qui pénètrent et perturbent le sol. »
Une viticulture de bon sens
Il n’est pas ici question de bio ou de biodynamie. Le principe repose sur la permaculture… et le bon sens. Pendant l’hiver, le sol produit des engrais verts qui sont restitués sous forme de paillage, durant le déroulé de la végétation au printemps et en été. Cet épiderme végétal assure une protection du sol envers les montées de température et les micro-organismes qu’il abrite. Plus d’ombre, une qualité du sol améliorée et une meilleure rétention d’eau : les vertus sont multiples.
Pierre-Olivier Clouet le rappelle et le martèle : « Le couvert végétal, c’est la maison pour la biodiversité. Or, il ne faut pas oublier que 65 % de la biodiversité mondiale sont sous nos pieds. » Invisible, donc oubliée. « C’est le grand désastre de la vie et de la qualité des sols. On trouve plus touchant de préserver l’ours et le phoque que les vers de terre, les champignons mycorhiziens, les bactéries et les levures… Mais la réalité, c’est que notre planète va bien, parce qu’on piège du carbone dans l’atmosphère pour l’envoyer dans le sol. Et ça, ni l’ours ni le phoque ne le feront ! », poursuit-il, passionné. Pour capter le carbone, justement, le domaine mise également sur les arbres. Au total, 26 hectares de vignes sont déjà en agro- foresterie complète intraparcellaire, à raison de 80 arbres par hectare.
S’adapter pour préserver
Des indicateurs permettent de suivre scientifiquement les premiers résultats de cette transformation : le domaine a déjà gagné en moyenne deux points de matière organique – « ce dont un engrais n’est pas capable » –, le stress hydrique des vignes diminue, tandis que les températures peuvent baisser jusqu’à deux à trois degrés lors des fortes chaleurs estivales. Épaulé par l’université de Bordeaux et le Museum d’histoire naturelle, Pierre-Olivier Clouet synthétise : « Nous revenons à des pratiques ancestrales avec la connaissance et la science d’aujourd’hui. »
En résumé, le domaine s’adapte pour préserver ce qu’il a de plus précieux : son nectar. « On change tout pour que rien ne change », assure le directeur technique. Avant d’ajouter : « Bien sûr, on ne va pas sauver la planète avec 39 hectares de Château Cheval Blanc sous couverts végétaux et avec des arbres. L’enjeu, c’est que l’ensemble de la filière bascule. Cela passe par du sérieux, de la documentation, des protocoles et des preuves. »
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La force de l’écosystème
À l’est de la France, en Champagne, cette révolution verte gagne également du terrain. Depuis 2021, la Maison Moët & Chandon déploie, elle aussi, un ambitieux programme d’agroécologie. Baptisé « Natura Nostra », ce projet porte sur le développement de solutions en faveur des sols vivants, avec la création de 100 kilomètres de corridors écologiques, d’ici à 2027.
« Aujourd’hui, 35 kilomètres ont déjà été plantés, dont 95 % sur notre domaine, déclare Véronique Bonnet, responsable de la stratégie, de la biodiversité et du paysage de la Maison de champagne. Nous passons désormais au volet suivant, qui est celui d’enclencher les démarches avec nos partenaires vignerons et les collectivités. » Présentation du projet, conseils techniques, accompagnement personnalisé… La Maison embarque avec elle tout l’écosystème sur ce chemin d’une agriculture raisonnée et régénératrice.
À travers leurs métamorphoses, Château Cheval Blanc et Moët & Chandon prouvent qu’il est possible de conjuguer tradition agricole et innovation durable. Ils ouvrent la voie à un avenir plus responsable pour l’ensemble des filières du groupe. Ainsi, LVMH s’inspire de ces techniques développées dans l’activité vin et spiritueux pour les implanter dans toutes ses chaînes de valeur et d’approvisionnement.
De nouvelles espèces florales dans la parfumerie
Dans la mode, le groupe a notamment accompagné SÖKTAŞ, l’un de ses fournisseurs de coton en Turquie, dans sa conversion en agriculture régénératrice. Et les résultats sont probants : le contenu organique des sols a progressé de façon exponentielle de plus de 320 % en quatre ans.
Côté parfums et cosmétiques, à Grasse, les roses cohabitent, quant à elles, avec de nouvelles espèces florales, tandis que, dans l’est de la France, les Maisons Parfums Christian Dior, Givenchy Parfums et Kenzo Parfums financent un projet de Cristal Union visant à soutenir la transition agroécologique de 380 hectares de culture de betteraves, pour produire l’équivalent de 45 % de leurs besoins en alcool. En complément et pour une durée de cinq ans, le groupe subventionne un programme de Recherche & Développement, au sein de 12 exploitations, en vue de tester de nouvelles pratiques agronomiques.
Le secteur de la maroquinerie est lui aussi concerné, notamment pour le cuir. Le groupe collabore ainsi, depuis quelques années déjà, avec l’association France Carbon Agri qui identifie des élevages volontaires pour passer à un élevage régénératif. « La transversalité est l’une des forces du groupe », rappelle Hélène Valade, directrice du développement durable du Groupe LVMH.
Partenaire de la transition
LVMH mise aussi sur des partenariats avec des acteurs institutionnels. Au Tchad, où la culture de coton est à l’origine de la baisse du niveau du lac Tchad, le groupe de luxe est partenaire de The Circular Bioeconomy Alliance – lancée par le roi Charles, alors prince de Galles – pour former les producteurs de coton à l’agriculture régénératrice. « La première récolte aura lieu à l’automne prochain, et la solution sera présentée aux Maisons pour qu’elles puissent être également acheteuses », assure Hélène Valade.
Autre soutien, celui apporté au programme MAB (pour « Man and Biosphere ») de l’UNESCO. Il vise à protéger la biodiversité dans le bassin amazonien, en favorisant les activités économiques non liées à la déforestation, comme la production d’huiles essentielles ou la création de pépinières destinées à accélérer la reforestation, et cela en privilégiant les savoir-faire locaux. De là est notamment né en novembre 2023 le portail de l’UNESCO sur la biodiversité, qui combine les données émanant des scientifiques et des populations locales. Car l’enjeu repose aussi sur le partage du savoir !
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La fin de l’anthropocène
Cette transition agricole reflète une vision globale du respect de la terre et de la préservation des ressources naturelles. Et c’est bien là l’enjeu du programme LIFE 360, la feuille de route environnetale du Groupe LVMH inaugurée en 2021. « Cette stratégie repose sur la construction d’une nouvelle alliance entre l’homme et la nature », résume Hélène Valade. La fin de l’anthropocène… et l’écriture d’une nouvelle ère.
Au-delà de la vision philosophique, le programme vise à l’atteinte d’objectifs ambitieux, datés, quantifiés et chiffrés. « C’est d’autant plus important que tous nos produits ont un lien avec la nature. Il n’y a pas de champagne sans raisin, pas de parfum sans fleurs ni de jolies robes sans culture du ver à soie », rappelle-t-elle. D’où l’instauration de la biodiversité comme l’un des quatre piliers majeurs de LIFE 360. « Notre objectif est clair : rendre à la nature tout ce que nous lui empruntons. C’est dans cet esprit que nous nous sommes fixé l’objectif d’avoir régénéré ou réhabilité 5 millions d’hectares en habitat faune et flore, d’ici à 2030 », explique Hélène Valade. Et déjà 3,2 millions d’hectares ont été restaurés.
La culture du partage
Cette transition en faveur de la biodiversité s’accompagne d’un programme de formation extrêmement pointu des équipes. Le groupe a lancé la LIFE Academy, un organe éducatif dont les parcours de formation seront accueillis pour partie à la Vallée de la Millière, située à 45 minutes de Paris, un véritable havre de biodiversité détenu par Yann Arthus-Bertrand.
« Nous avons scellé ce partenariat afin de pouvoir héberger des séances de sensibilisation et de formation à nos collaboratrices et collaborateurs sur les enjeux de transition écologique, dans un milieu qui favorise l’observation de la nature », précise Hélène Valade. La cible principale ? « Les acheteurs, parce que ce sont eux qui vont pouvoir accélérer ces évolutions », commente-t-elle.
Partage des connaissances, mais aussi des solutions, et notamment avec les fournisseurs. C’est l’objet d’un nouveau plan d’action – LIFE 360 Business Partners – qui vise, quant à lui, à renforcer l’accompagnement des fournisseurs et partenaires grâce à la mise à disposition de ressources et au partage d’expérience.
C’est également dans le but de simplifier les démarches des fournisseurs que se mettent en place des coalitions entre acteurs d’un même secteur sous l’égide des fédérations professionnelles. De là est notamment né TRASCE (pour TRaceability Alliance for Sustainable CosmEtics), un consortium initié par Chanel qui vise à cartographier en profondeur les filières d’approvisionnement dans le secteur Parfums & Cosmétiques, en mutualisant le recueil d’informations.
« La CSRD (Corporatif Sustainability Reporting Directive) – qui fixe de nouvelles normes et obligations de reporting extrafinancier – va nous conduire à interroger de plus en plus nos fournisseurs. Nous devons nous organiser pour capter les données et nous entendre pour les centraliser », insiste Hélène Valade.
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L’enjeu de la mesure de l’empreinte biodiversité
Une mobilisation essentielle à l’atteinte de l’objectif de « scope 3 », le plus compliqué à appréhender puisqu’il englobe les émissions indirectes, c’est-à- dire celles provenant de l’amont et de l’aval de la chaîne de valeur, et non des actifs que le groupe possède et/ou contrôle. Or, cela représente 96 % de l’empreinte environnementale globale.
Mais qui dit « objectif » dit « mesure ». Or, pour le calcul de l’empreinte biodiversité – c’est-à-dire l’emprise au sol, la consommation de biodiversité et l’impact sur les ressources en eau –, il n’existe pas d’unité comme celle de la tonne carbone pour le climat. « Nous avons donc positionné LVMH comme un partenaire de la recherche scientifique pour partager nos résultats et contribuer à identifier des méthodologies de mesures robustes, avance Hélène Valade. Et on s’achemine vers l’idée d’accepter qu’il n’y ait pas une réponse unique et globale pour la biodiversité, mais une pluralité de solutions adaptées au terrain. »
Sur ce plan, le groupe travaille notamment avec la jeune pousse Genesis, sélectionnée par La Maison des Startups LVMH et récompensée à VivaTech pour son outil de mesure de l’état de santé et de la qualité des sols. « Des capteurs associés à la technologie satellitaire permettent d’avoir des indicateurs extrêmement précis pour définir la qualité des sols, comme la teneur en carbone du sol, ou la teneur en nitrate. On mesure évidemment les réserves hydriques dans le sol et leur capacité à stocker le carbone. »
Des calculs qui demeurent complexes
L’agriculture régénératrice concourt à améliorer la qualité des sols, et donc leur capacité à stocker le carbone : elle est, bien sûr, l’un des leviers d’action pour un autre pilier majeur de la stratégie LIFE 360, le climat, et contribue notamment à la réduction du scope 3, même si celui-ci continue à être complexe à calculer.
Au-delà de la question du périmètre dont la couverture par un système de reporting s’améliore d’année en année, les différentes composantes des chaînes de valeur à prendre en compte sont nombreuses et très hétérogènes. « Cela va du champ à nos boutiques… et même jusqu’à l’utilisation de nos produits par nos clients », illustre Hélène Valade. La mesure du carbone est beaucoup plus complexe, pour le moment du moins, que celle de l’activité commerciale !
D’autant plus qu’une fois la donnée captée, mesurée et réévaluée par rapport au périmètre d’activité, un autre défi s’impose : celui de la conversion des composantes du scope 3 en unités de CO2. Distance parcourue, mode de transport, consommation électrique… Au niveau international, des plateformes de facteur d’émissions, comme ecoinvent, publient des normes de conversion.
Lorsque la mesure est impossible, des proxis permettent aux scientifiques de reconstituer les émissions de CO2. « La mesure de l’impact carbone est très récente. Les règles de calcul ne sont pas encore normalisées. C’est pourquoi je reste prudente et pense que les calculs actuels du scope 3 ont aujourd’hui encore des marges d’erreur significatives. D’où la nécessité de partager les données avec les scientifiques pour progresser, et réussir à vraiment stabiliser ce que l’on appelle la comptabilité carbone. C’est dans cet esprit que nous participons au test officiel de la démarche SBT Nature (Science Based Target for Nature) qui devrait nous permettre de mieux appréhender l’impact de nos plans d’agriculture régénératrice ! »
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Une trajectoire climat en action
Pour rappel, LVMH s’est fixé pour objectif de réduire ses émissions directes (scopes 1et2)de50%d’icià2026,etsesémis- sions indirectes (scope 3) de 55 % d’ici à 2030. L’ensemble de ces données se compare à 2019, année de référence par rapport à laquelle le groupe a pris de tels engagements. Et les résultats sont encourageants. En 2023, les émissions de scope 3 ont baissé de près de 30 % : « Nous sommes en ligne avec notre trajectoire », assure Hélène Valade.
Les leviers reposent d’abord sur les achats de matière première et le transport pour lesquels le groupe a mis en place des plans d’action structurés au travers de différents types de solutions. Louis Vuitton a, par exemple, décidé d’utiliser du carburant vert (le SAF, pour Sustainable Aviation Fuel). Cela contribue à l’émergence de cette filière de carburants spécifiques. L’usage du maritime et de la route pour les produits intemporels est également privilégié, et les efforts sur le dernier kilomètre pour la livraison à domicile sont intensifiés.
Faire bouger les lignes
De vraies réflexions sont également ouvertes sur la logistique en aval des produits. Les circuits logistiques sont optimisés par la rationalisation des lieux de stockage pour approvisionner au mieux les boutiques. C’est aussi l’agenda de la production qui est revu pour favoriser le transport maritime, à l’instar de ce que font notamment les Maisons Celine et Guerlain, en utilisant des outils de pilotage tels que le ratio air/mer.
Un plan ambitieux en matière d’économie circulaire qui fait la part belle aux matières biosourcées et recyclées est également déployé à large échelle. C’est un levier important lorsque l’on sait qu’en moyenne une matière recyclée divise par deux l’empreinte carbone par rapport à une matière vierge.
Et c’est sans compter les questions managériales. La direction développement durable travaille de plus en plus en binôme avec les directions concernées. « C’est ainsi que, de fil en aiguille, nous parvenons vraiment à faire bouger les lignes sur ces sujets », conclut Hélène Valade. Et ce, sans compromis sur la désirabilité. Retour à Château Cheval Blanc. Si les premiers relevés confortent le domaine sur la voie de l’agriculture régénératrice, il est encore trop tôt pour mesurer l’impact de la biodiversité sur la qualité du raisin et du vin de ce grand cru d’exception. Il faut encore laisser décanter… Mais le luxe, c’est aussi le temps long. La garantie de l’excellence et de la durabilité…
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Photo de Une : Château Chevla Blanc @Deepix




